L’Etat français a coulé un bateau-poubelle au large des côtes martiniquaises

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Le navire cyniquement baptisé « Cosette » par la population martiniquaise a été « coulé » à 30km de nos côtes. Comme le précise le web-magazine «Politiques Publiques Martinique». « Une immersion sans dépollution préalable contre laquelle se sont élevés plusieurs associations et citoyens soucieux du respect de la biodiversité de la Martinique, et qui s’effectue – une fois de plus – dans le silence le plus absolu de l’ensemble de la classe politique, mis à part les tentatives désespérées et isolées de Garcin Malsa, conseiller général de Sainte-Anne ».
Une solution « d’urgence » annonce le Préfet, à propos de laquelle on peut légitimement s’interroger. Le Cosette était à quai et à l’abandon depuis quatre ans, et sa dégradation n’est une surprise pour personne.

Le communiqué du Préfet

« Dans la nuit, les services du Grand Port Maritime de la Martinique ont alerté la préfecture d’une importante dégradation de l’état du Cosette et de l’aggravation des infiltrations d’eau.
Ces éléments ont incité le directoire du Grand Port à proposer au préfet le déplacement sans délai du navire hors des limites administratives du Port.
Sur la base de ces informations, le préfet à tenu une réunion sur site dès 5h00 ce matin avec tous les acteurs et les experts, suite à laquelle il a donné son accord à la sortie du Port et a décidé de mettre en œuvre la procédure d’immersion, ultime recours en cas de péril grave et imminent.
En application des règles de l’article L218-45 du code de l’environnement et conformément aux engagements internationaux de la France dont elles font application, cette solution s’impose devant le danger grave et imminent que représente le naufrage du Cosette ».
Cette immersion intervient alors même qu’était prévue l’arrivée d’un bateau semi- submersible transporteur de bateau dans une dizaine de jours, solution jusque là retenue par l’État.

La Martinique, un modèle de transition énergétique selon Ségolène Royal

Avec le recul, on peut doublement s’interroger sur la toute récente visite de la Ministre de l’écologie en Martinique. Il y a exactement deux mois, Ségolène Royal expliquait le plus sérieusement du monde que « la Martinique allait devenir un modèle de transition énergétique pour l’Outre-mer, la Caraïbe et la France ». Dans un discours fleuve devant toute la classe politique martiniquaise et notamment la Ministre de l’Outre-mer, George Pau-Langevin, qu’il s’agissait « de mettre en place une approche intégrée de tous les enjeux essentiels de la transition énergétique et écologique en termes de performance énergétique, mobilité propre, maîtrise de la consommation et préservation de la qualité de l’eau, éolien, énergie thermique des mers et… valorisation énergétique des déchets …»

George-Pau Langevin ministre des outre-mers

George-Pau Langevin ministre des outre-mers

Interview exclusive de Ahmad Rahman, ex membre du « Black Panther Party » décédé le 15 Septembre dernier

Ahmad Rahman, ex militant révolutionnaire, était invité en 2007 au premier forum social des quartiers populaires à Saint-Denis en région parisienne; il avait accordé une interview exclusive qui vient d’être traduite. Emprisonné à l’âge de dix-neuf ans, il en est sorti 21 ans plus tard. Lors de cet entretien exceptionnel, il évoque son engagement face à la violence et au racisme du système américain; comment sa pensée s’est structurée à la lecture d’auteurs tels que Frantz Fanon: « Fanon a parlé de ce tabou de la violence contre l’oppression. Nous refoulions notre agressivité, la colère que nous ressentions à l’égard de la police blanche oppressive pour l’exprimer contre nous-mêmes et nos semblables… »
Ahmad Rahman cite un chapitre important du livre « Les Damnés de la Terre » qui traite du fait que « la culture des temps passés qui ne contribue pas aux luttes présentes constitue un recul… ». Il cite des documents de la CIA qui « montrent spécifiquement et de façon explicite que l’assassinat de Lumumba au Congo met fin au rêve d’unification de l’Afrique tout comme le renversement de Kwamé N’Kruma ». L’héroîne coulait à flot dans la communauté noire, une introduction facilitée par le gouvernement qui voyait là un moyen d’affaiblir les liens qui se tissaient au sein de cette communauté. En réponse, les Black Panthers se rendaient dans les maisons où on vendait de l’héroïne,  » on les attaquait, on prenait les armes, on jetait la drogue dans les toilettes et on utilisait l’argent pour financer l’organisation ( notamment le programme de petits déjeuners gratuits pour les enfants)…Il note un fait universel  » c’est la volonté d’un groupe, même réduit, de personnes à changer les choses qui compte davantage que le nombre »: la Culture doit jouer un rôle dans l’avènement d’un changement révolutionnaire dans la société ». Le « Black Panther party » a également été l’une des premières organisations à avoir eu des femmes en position de leader .
Je vous invite à découvrir dans son intégralité l’interview :

« La victoire est dans la lutte ». Entretien avec Ahmad Rahman, ex-Black Panther

par Thomas Frontline

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Ahmad Rahman et Thomas Frontline

Comment a commencé ton engagement politique ? De quel type d’engagement s’agissait-il ?

Je crois que j’ai pris conscience et compris ce qu’était la politique en 1963, quand quatre petites filles noires sont mortes dans l’explosion d’une église en Alabama lors d’un attentat commis par le Ku Klux Klan. J’ai appris la mort de ces petites filles et puis je me souviens avoir entendu Martin Luther King et les pacifistes du Mouvement pour les Droits Civiques dire que nous devions continuer à nous aimer les uns les autres, que nous devions continuer à prier Jésus et qu’en manifestant et en chantant, les choses iraient mieux. Mais j’avais également entendu parler de Malcolm X qui lui disait que nous devions constituer notre propre armée noire pour nous défendre du KKK et les empêcher de nous violer, de nous tuer, de nous assassiner. Je n’étais qu’un petit garçon. J’avais à peine 12 ans mais je me rappelle m’être dit que je voulais faire partie de cette armée dont Malcolm X parlait. Je ne voulais pas être l’un de ceux qui chantaient et priaient pour que le KKK arrête de nous tuer. Je voulais faire partie de ceux qui pouvaient les en empêcher en se battant.

Où vivais-tu à l’époque ?

Je vivais à Chicago, dans l’Illinois.

Parles-nous de la situation générale pour les Noirs au début des années 1960 à Chicago. En particulier quand on est un petit garçon.

La ségrégation était, à l’époque, particulièrement forte. Dans les années 1960, certaines rues marquaient la séparation entre populations noires et blanches. Si un Noir traversait la rue pour se rendre du côté blanc, il risquait d’être battu à mort, on pouvait l’abattre sur place. C’était pour la police une raison suffisante pour lui sauter dessus. C’est ainsi que se maintenait une sorte d’apartheid racial. Vous pouviez traverser la rue pour vous rendre dans un quartier blanc si vous étiez la femme de ménage, la nourrice ou le jardinier d’un Blanc. Si vous n’avez pas le permis, vous pouviez prendre le bus et aller y travailler mais il fallait repartir dans son quartier. La police de Chicago était, à l’époque, celle qui statistiquement tuait le plus de citoyens dans le pays. La police de Chicago tuait plus de citoyens en pourcentage que toutes les autres forces de police du pays. Dans la plupart des cas il s’agissait d’officiers blancs qui tuaient des hommes noirs.

A la même époque, il y avait des gangs dans les quartiers dans lesquels nous grandissions et nos gangs se battaient entre eux. Des gangs noirs attaquaient d’autres gangs noirs. Mais à mesure que le mouvement et le militantisme progressaient à Chicago, les gangs noirs ont commencé à sortir du ghetto. Je me rappelle de cette salle de cinéma dans le quartier blanc dans laquelle aucun Noir ne pouvait aller, à environ un mile de chez moi. Les gangs blancs nous en empêchaient. Ils tabassaient quiconque essayait de s’y rendre. La première chose dont je me souviens est que mon grand frère était le leader d’un gang. Ils sont parvenus à entrer dans le cinéma. Ils étaient tellement contents quand ils sont rentrés. Ils avaient des chaînes, des couteaux, ils avaient bricolé eux-mêmes des pistolets. Ils se sont battus pour entrer dans la salle de cinéma et ça, c’était juste un premier pas pour sortir du ghetto. On en avait assez du racisme blanc, assez de se soumettre et nous voulions attaquer à notre tour.

J’étais au lycée et c’est dans ce contexte que j’ai entendu parler du Black Panther Party pour la première fois. C’était vers 1968. Un membre de notre gang et une fille du quartier avaient rencontré Fred Hampton. La fille, c’était Chaka Khan mais à l’époque elle s’appelait Yvette Stevens et elle chantait dans un petit groupe du quartier. Fred Hampton leur avait demandé : « Pourquoi mettez-vous tant de coeur à vous battre et vous entretuer dans vos quartiers alors que vous n’avez aucun courage pour vous défendre de la police raciste qui vous attaque et vous tue ? »

Est-ce que Fred Hampton était connu dans la communauté noire de Chicago ?

Je ne le connaissais pas, je n’avais pas été au rendez-vous mais mes amis y étaient et quand ils sont revenus ils m’ont dit qu’il avait posé cette question. On était quelques-uns à reconnaitre que c’était vrai et on a commencé à réfléchir et à se dire qu’on ne réfléchissait pas de manière critique à ce qu’on faisait…C’était juste une question…J’ai pensé à toutes ces bagarres de gangs auxquelles j’avais participé. On se tirait dessus. Je me souviens des balles qui fusaient : une balle qui te passe près de l’oreille tu l’entends bien…Et pour nous c’était presque drôle ! On n’avait pas peur. En revanche, quand il s’agissait de se défendre des poursuites, tabassages, mises à mort, humiliation et insultes racistes de la police : nous étions terrifiés ! Complètement terrifiés ! Tout cela me donnait à penser.

Je fais un petit aparté : est-ce que la fréquentation des Black Panthers, et les lectures que tu as pu avoir à travers votre activité politique, ont pu rétrospectivement vous faire comprendre pourquoi vous aviez ce courage dans ce qui a été appelé l’auto-destruction ? Et ce manque de courage ? Parce qu’un des grands penseurs politiques des Black Panthers qui était Frantz Fanon a beaucoup parlé de ça, de la peur et du courage. Est-ce que toi, tu as compris après pourquoi il y avait cette différence de comportement ?

C’est précisément ce que le Black Panther Party a introduit dans notre quartier : les travaux de Frantz Fanon, le chapitre « Sur la violence » dans Les Damnés de la Terre. Frantz Fanon nous a offert un langage scientifique et expliqué que nous refoulions notre agressivité, la colère que nous ressentions à l’égard de la police blanche oppressive pour l’exprimer contre nous-mêmes et nos semblables. Fanon a parlé de ce tabou de la violence contre l’oppression […]. Le tabou ultime de l’opprimé c’est de se rebeller et de détourner la violence de son peuple contre lui-même… En agissant ainsi, on supprime tous les complexes mentaux à propos de la violence. C’était profond de nous faire prendre conscience de cela à nous, jeunes hommes. Toujours selon Fanon, cette agressivité ne devait pas nécessairement prendre la forme d’une violence explosive. Nous pouvions tourner cette énergie pour lutter contre la violence, contre le racisme.

Quand on a 17 ans et qu’on est dans un gang à Chicago, j’imagine que le réveil d’une conscience politique ne se fait pas directement en lisant un livre de Frantz Fanon. Comment as-tu pris contact avec les Panthers et accédé à leur idéologie ? J’imagine que ce passage à la politique ne se fait pas directement par l’idéologie. C’est davantage la pratique et les rencontres.

Il devait d’abord s’opérer une transformation de nos consciences, de notre vision du monde. Mao Tsé Tong disait que les gens sont comme des grenouilles au fond d’un puits : quand ils lèvent les yeux, ils ne s’imaginent pas que le monde est plus vaste que le sommet du puits. C’était la même chose pour nous dans le quartier. Nos sources d’information nous faisaient croire que le monde n’était pas plus étendu que notre quartier. C’est alors que le Black Panther Party nous a ouvert à une littérature qui nous a offert une vision du monde : Frantz Fanon, Marx, Lénine, Mao, Che Guevara, Kwame Nkruma, Sekou Touré…Quand nous avons commencé à les lire, c’est là que s’est structurée une vision du monde telle que nous n’en avions jamais connue jusque là. C’est en partant de cette vision du monde que j’ai commencé à comprendre pourquoi mon père avait travaillé à l’usine toute sa vie et pourquoi nous avions si peu alors que les propriétaires de l’usine possédaient tant…J’ai commencé à comprendre les mécanismes du capitalisme.

Est-ce qu’il y a eu un évènement précis entre le moment où Chaka Khan t’a parlé de cette rencontre avec Fred Hampton et le début de ton engagement comme militant ? Comment s’est passé le changement ?

Et bien, je n’ai pas le souvenir d’un évènement cataclysmique. Ce dont je me souviens c’est que j’ai lu ces livres et j’ai commencé à en tirer des conclusions sur la société, le capitalisme, ce qui m’a aussi amené à une critique du colonialisme et l’impérialisme. D’autres ouvrages traitaient du racisme et m’ont ouvert à une critique de l’impérialisme culturel de la manière dont les Noirs détestaient être Noirs, et pourquoi ma tante essayait de s’éclaircir la peau…Le Black Panther Party disait alors – j’achetais leur journal et je le lisais – que nous étions opprimés par un monstre à deux têtes en Amérique : le capitalisme et le racisme. J’ai commencé à lire et ça m’a été confirmé par ce que je lisais et j’ai décidé de m’engager dans le mouvement.

Peux-tu décrire les activités du Black Panther Party de Chicago ?

Je peux vous décrire comment ça a commencé en 1969. On ne devenait pas directement un membre à part entière du Black Panther Party. J’étais ce qu’on appelait un travailleur au service de la communauté. Nous avions un programme de petits-déjeuners gratuits pour les enfants qui n’avaient rien à manger à la maison le matin. J’y travaillais et mon activité consistait à servir à manger, faire des pancakes, des oeufs et du bacon pour les enfants tous les matins. C’est en cela que consistait mon activisme au départ. Je n’étais pas un membre à part entière. Ensuite, j’ai commencé à vendre le journal du Black Panther Party avec un membre plus ancien qui, à l’époque, s’appelait Blair Anderson. J’ai travaillé avec lui pendant un moment. On vendait le journal des Black Panthers en centre-ville. La première fois que j’ai été arrêté par la police c’est parce que je le vendais. Ils m’ont battu puis poursuivi pour les avoir attaqués.

As-tu alors été emprisonné ?

A l’époque, j’ai été en prison et accusé d’avoir attaqué la police. J’ai été condamné alors même que j’avais été battu jusqu’au sang et que les policiers n’avaient pas une seule marque de coups. Ils m’ont reconnu coupable et j’ai fait 10 jours de prison. A l’époque, c’était courant.

Le parti a connu un développement très rapide à Chicago. Peux-tu nous en parler ainsi que la répression extrêmement violente contre le parti à Chicago ?

J’ai été travailleur communautaire un temps à Chicago. J’ai intensifié mes activités et j’ai terminé le lycée. C’est à cette période que Fred Hampton a été assassiné. Après son meurtre, j’habitais toujours chez mes parents. Quand mon père se rendait au travail, le matin vers 5h30, il y avait une voiture de police en face de la maison, tout cela parce qu’ils savaient que je vendais le journal des Black Panthers et que j’avais fait de la prison pour ça. Ils avaient mon adresse…Alors bien sûr, comme ils avaient attaqué l’endroit où se trouvaient Fred Hampton et Mark Clark à 4h30 du matin, et qu’ils les avaient tués : ma famille avait peur. J’allais nous faire tous tuer. J’ai donc dû quitter la maison. J’ai alors consacré bien plus de temps au Black Panther Party. C’est à cette période que je n’ai plus pu vivre à Chicago.

Il faut que j’ajoute une chose à propos de Chicago que beaucoup ne savent pas : quand j’étais au lycée, un jeune homme avait rejoint les Black Panthers. Il s’appelait Spurgeon « Jake » Winters. Il a été attaqué par la police le 24 novembre 1969. Ils étaient venus le tuer. Il s’est défendu. Il a tué deux policiers et en a blessé trois. Et là, ils l’ont tué. Fred Hampton et Mark Clark ont été tués 10 jours après la mort de Spurgeon Jake Winters. On n’établie généralement pas de lien de causalité entre les policiers tués par Spurgeon Jake Winters pour se défendre et leur vengeance avec les meurtres de Fred Hampton et Mark Clark.

Est-ce qu’il y avait souvent des échanges de tirs entre la police et les Panthers de Chicago ?

Oui. En fait, le Black Panther Party a commencé une campagne en collant des affiches sur lesquelles on pouvait voir des Noirs affrontant la police et qui disaient : pour qu’ils cessent de nous opprimer, nous devons nous battre. On a posé ces affiches un peu partout. L’une des raisons pour lesquelles la police à commencer à me harceler c’est qu’ils en ont vues dans mon quartier et qu’ils savaient, après m’avoir arrêté, que j’étais le seul membre des Panthers dans le quartier et en ont déduit que j’avais dû les poser ces affiches qui enjoignaient les Noirs à combattre la police.

Je ne sais pas si c’est vrai mais on dit qu’au moment de l’assassinat de Fred Hampton et Mark Clark, il devait y avoir une unification des principaux gangs de la ville de Chicago pour rentrer dans le parti. Le confirmes-tu ?

C’est vrai. Il y a un documentaire intitulé The Bastards of the Party. Il traite de l’unification des gangs de Los Angeles et des tentatives du Black Panther Party pour y contribuer. Un agent du FBI à la retraite, un blanc, y témoigne et dit : « Oui, nous faisions tout notre possible pour détruire toute possibilité d’unification et de politisation des gangs ». Le gouvernement n’avait aucun intérêt à les empêcher de s’entretuer. Ils voulaient prévenir toute forme de politisation. C’est dans cette perspective qu’ont été menées et conduites les attaques contre les Black Panthers à Los Angeles…Ils ont emprisonné le leader Geronimo Pratt alias Ji Jaga et tué Fred Hampton à la même période.

Tu es donc parti de Chicago pour te rendre à Détroit ?

J’avais de la famille et des amis à Jackson dans le Michigan. Ils avaient une association et voulaient monter une antenne des Black Panthers. J’ai demandé aux Panthers de Chicago l’autorisation de m’y rendre afin de mettre en place une branche à Jackson. Ils me l’ont permis, ont écrit une lettre et tout. A l’époque, c’est la branche de Chicago qui avait autorité sur la branche du Michigan, à Détroit. Ils ont donc décidé que j’irai à Jackson pour mettre en place une antenne.

Comment se passe la mise en place de toute une branche du Black Panther Party ?

On s’y est mis mais […], à l’époque nous n’avions pas connaissance du programme du FBI COINTELPRO. […] A Jackson, ils se sont rendus dans la plus grande église noire et ils ont peint « Fuck Jesus » sur les murs et ont ensuite dit à tout le monde que c’était le fait des Black Panthers. La communauté noire était largement tournée vers l’église et ainsi, ils ont voulu nous éloigner des gens du coin. La rumeur courait que nous avions souillé cette église. Les gens ne voulaient pas que leurs enfants viennent à nos réunions. Ils ne voulaient rien à avoir à faire avec nous. Nous avons subi d’autres attaques de la police. On a été infiltrés…L’un des infiltrés a donné l’ordre à deux de nos membres de braquer un Western Union, en prétendant que les ordres venaient de la direction des Black Panthers. Les types ont obéi. Ils ont été arrêtés par la police en sortant. Ce n’est que plus tard que nous avons appris que celui qui avait donné l’ordre était un policier infiltré, qui devait jouer le rôle d’agent-provocateur.

Ca nous amène justement à la question de l’argent. Comment le parti parvenait-il à financer le programme de petits déjeuners gratuits par exemple ?

Je ne peux vous en parler que pour Détroit, parce qu’à Chicago, je n’étais pas dans l’équipe en charge des finances : je ne faisais que servir à manger, servir et cuisiner pour les enfants. Après la destruction de notre organisation à Jackson, je me suis rendu à Détroit avec d’autres membres afin de les former et qu’ils deviennent des Panthers à part entière. C’est là que j’ai dirigé et nous avions plusieurs manières d’obtenir de l’argent. Parfois, nous allions dans les superettes et nous leur disions : « vous gagnez de l’argent » – à l’époque toutes les superettes appartenaient à des Blancs, aucune par des Noirs dans les quartiers noirs. On disait aux épiciers blancs « vous gagnez de l’argent sur le dos de notre communauté, vos prix sont les plus élevés, vous devriez nous aider à nourrir les enfants qui ont faim ». On y allait avec nos bérets noirs, nos blousons noirs. J’y allais avec trois ou quatre personnes qui se tenaient derrière moi, droites avec leurs lunettes de soleil et je demandais six douzaines d’oeufs, douze boîtes de préparation pour pancakes, des saucisses, et dans la plupart des cas, ils nous les donnaient.

Quand es-tu allé à Détroit ?

J’y suis allé en 1970.

A cette époque, il y avait des divisions profondes dans le parti à cause de COINTELPRO. Dans quelle mesure vous était-il possible de poursuivre vos activités politiques à Détroit ? Quelles étaient-elles ?

A l’époque, à Détroit, nous ne savions pas grand-chose des divisions à Oakland. Pour nous, ce qui se passait à Oakland c’est ce que nous lisions dans le journal Black Panther. Et dans ce journal, nous n’étions pas informés des divisions. Nous ne pouvions rien en savoir, mis à part dans les autres médias, seulement, nous ne leur faisions pas confiance. Nous avions plusieurs activités politiques pour lever des fonds. A l’époque, l’héroïne coulait à flot dans la communauté noire. Pour nous, le gouvernement le permettait parce que cela affaiblissait et détruisait la cohésion de notre communauté et du mouvement. Nous avons donc décidé de nous rendre dans les maisons dans lesquelles on vendait de l’héroïne : on prenait des armes, on les attaquait, on prenait l’argent, on jetait la drogue dans les toilettes et on utilisait l’argent pour financer l’organisation, payer les transports et le loyer de nos bureaux. Ca faisait partie des activités souterraines des Black Panthers, on n’en parlait pas.

Pour ce qui est de l’activité politique, c’est important de comprendre le contexte de l’époque. La guerre du Vietnam battait son plein. Les Blancs se radicalisaient. Les jeunes Blancs étaient enrôlés dans l’armée contre leur gré. Les Weathermen commençaient leurs activités. En outre, alors que le mouvement non-violent était à son sommet, Martin Luther King a été assassiné. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à sceller des alliances avec des associations dont les membres étaient blancs, portoricains, mexicains : le SDS (Students for Democratic Society), le White Panther Party (un groupe du Michigan), les Young Lords (des Portoricains), et les Brown Berets (des Mexicains). Ensemble, nous avons travaillé à mettre en place une coalition pour lutter contre le capitalisme, le racisme et l’impérialisme.

A l’époque, les Black Panthers participaient au mouvement contre la guerre. Parle-nous de la coalition avec le mouvement blanc radical. Quel était le point de vue des Noirs sur la Guerre du Vietnam ?

On avait l’impression qu’il fallait une coalition de toute la gauche. Nous étions tous contre la guerre du Vietnam. Nous n’avions sans doutes pas d’autres points d’accord que cette opposition à la guerre. A l’époque, nous voyions la guerre telle qu’elle est vue aujourd’hui. Mais à l’époque, certains défendaient l’idée que la guerre du Vietnam était une bonne chose. Je me souviens avoir été dans les rues de Détroit, à vendre les journaux des Black Panthers et certains Noirs qui étaient à des postes politiques, en costume-cravate, diplômés disaient : « Mec, on doit arrêter Ho Chi Min et le communisme au Vietnam ». Moi je leur disais « Non, c’est faux ». Et les jeunes blancs disaient la même chose. Mais là encore, tout comme le FBI était fermement opposé à ce que nous unissions les gangs, ils étaient également contre l’union du mouvement noir et des mouvements de gauche, blancs qui s’opposaient à la guerre du Vietnam. Maintenant, nous savons que COINTELPRO a agit de façon très, très agressive afin d’empêcher qu’un tel mouvement existe et se développe.

Il y avait-il de la réticence à travailler avec les radicaux blancs, au sein du parti ou d’autres organisations noires radicales ?

Il n’y avait pas de désaccords politiques entre nous. Par exemple, Fred Hampton disait que les radicaux blancs ne devraient pas venir dans nos quartiers pour parler aux Noirs mais devraient plutôt aller parler à leurs parents parce que c’était à la fois eux le vrai problème et ceux qui soutenaient les fondations de nos problèmes : le capitalisme, le racisme, le militarisme. Mais chez ces militants blancs, peu nombreux étaient ceux prêts à aller à l’encontre de leurs propres familles. Ils se sentaient mieux dans la communauté noire, à nous parler politique à nous. Bien sûr, certains comme Stokely Carmichael ou encore Fred Hampton, ou d’autres, leurs disaient d’aller dans leurs propres quartiers et d’aller s’occuper des Blancs. On les a traité de séparatistes noirs, de nationalistes noirs. On a dit que c’était réactionnaire. Bien sûr, ça a entraîné des contradictions au sein du mouvement. Cela s’ajoutait à des courriers envoyés aux Black Panthers par le FBI en les faisant passer pour des courriers de blancs radicaux, ou alors des lettres envoyé à des Juifs et qu’ils faisaient passer pour des courriers des Black Panthers sur lesquelles on pouvait lire « On vous déteste et on va vous tuer. » J’ai vu des copies de certains de ces courriers. Les dossiers du FBI sont accessibles en ligne […] et vous pouvez lire ces courriers écrits pour affaiblir la solidarité entre Noirs et Blancs dans une lutte commune.

Nous parlions de Détroit. Que s’est-il passé ensuite ?

Nous avons commencé le programme des petits-déjeuners pour enfants et c’est là que nous avons commencé à comprendre que nous étions l’objet d’attaques contre lesquelles nous ne pouvions pas grand-chose. Je vais vous donner un exemple. J’ai mis en place un programme dans une église catholique pour nourrir les enfants qui avaient faim, dans les quartiers-est de Détroit. Dès le départ, on a 30 à 40 gamins et on leur donne à manger… Ils n’avaient rien pour le petit déjeuner alors on les nourrit avant qu’ils n’aillent à l’école. Et puis d’un coup, il n’y a plus que 9 enfants, puis 4, puis 3 enfants. J’ai demandé à plusieurs enfants : « Que se passe-t-il ? Où sont vos amis ? » lls m’ont répondu « Les bonnes soeurs ont dit aux parents que vous mettiez de la drogue dans la nourriture ». A l’époque, je me demandais pourquoi les bonnes soeurs avaient dit une chose pareille. Mais cinq ans plus tard, quand on a eu accès aux dossiers du FBI, nous avons appris qu’ils demandaient aux gens de détruire ces programmes car nous avions pour objectif de faire du tort à l’Amérique.

Peu de temps après, en octobre 1970, la police a attaqué nos bureaux. C’est de là que nous essayions de mobiliser le quartier. Ils ont attaqué le bureau et, dans le feu de l’action, ils nous ont tiré dessus pendant des heures et l’un d’entre eux a pris une balle et est mort. Nous avions un plan en cas d’attaque de la police. Nous avions caché des armes à trois pâtés de maison de là. Quand la police encerclerait nos bureaux, nous devions les attaquer par l’arrière. Avec quelques autres, nous sommes allés dans la maison où se trouvait notre cache d’armes mais celles-ci avaient disparu. Il n’y avait plus une arme. Nous avons donc essayé de revenir avec nos camarades dans le bureau encerclé par la police mais sur la route du retour, des membres des Black Panthers qui avaient pris nos armes ont commencé à nous tirer dessus.

On peut dire que c’est la conséquence de ce que nous lisions à l’époque sur la mobilisation. Il n’y avait rien sur le contre-espionnage. Nous lisions alors le principal ouvrage de Carlos Marighella, un Brésilien – d’ailleurs son ouvrage est maintenant accessible à tous en ligne – intitulé Le Manuel de guerilla urbaine. Dans ce livre, il expliquait comment organiser un maquis clandestin, comment faire pour rester organisé et mobilisé, comment défendre son quartier de la police, l’armée ou la gendarmerie. Mais il ne proposait aucune méthode pour se protéger de l’infiltration et il a d’ailleurs été tué par quelqu’un qui avait infiltré son mouvement.

Après cet incident, avec la mort du policier, 16 Panthers ont été arrêtés et poursuivis. Trouver des fonds pour payer les avocats pour les sortir de prison, payer les cautions et suivre les affaires a été une charge très lourde pour les autres membres. Ils ont été tous les 16 accusés d’avoir tué l’officier de police. Ils ont tous écopé de peines de prison à perpétuité.

C’est dans ce contexte que nous devions lever de plus en plus de fonds. Comme je te l’ai dit, on cambriolait des maisons dans lesquelles on vendait de l’héroïne et on s’est mis à le faire à un rythme de plus en plus soutenu. C’est là que l’un de ceux qui avait infiltré le parti […], nous a indiqué un endroit à braquer, une maison de revente de drogue. Nous nous y sommes rendus. Quand je suis rentré, il y avait quelque chose de différent, ça ne ressemblait pas à un endroit où on vend de la drogue : il n’y avait pas de vestes chics, pas de bijoux, rien qui brille.

C’était en avril 1971. Attaquer un endroit où on vend de la drogue s’apparentait à un exercice militaire parce que les dealeurs étaient armés. On devait vraiment opérer comme pour une opération militaire. Je m’étais déjà retrouvé dans des braquages où les dealers nous tiraient tellement dessus qu’on devait laisser tomber. J’ai failli me faire tuer à plusieurs reprises. Quand on y va, on ne sait jamais si quelqu’un va vous tirer une balle dans le visage avec son flingue. On est en mode automatique, comme un soldat.
J’avais pour ordre de déployer un groupe de quatre hommes dans la maison. Chacun devait s’occuper d’un étage. Il y en avait quatre. Je me suis rendu au dernier étage et j’ai vu des posters des Black Panthers et les journaux des Black Panthers sur le sol. Tous les occupants de la maison étaient blancs. C’était des Blancs qui soutenaient les Black Panthers… L’agent du FBI qui était numéro 2 du parti (j’étais le numéro 3) nous avait emmené attaquer des soutiens des Black Panthers. Quand j’ai vu les journaux, ça m’a pétrifié. Et alors que j’étais sur le point de me retourner pour le dire aux autres, leur dire que nous devions partir, que quelque chose ne tournait pas rond, là j’ai entendu un coup de feu.

J’ai descendu les escaliers et un chien a sauté sur l’un des Black Panthers. Un type s’est jeté sur lui pour lui prendre son arme des mains, s’est relevé et a tué le type. J’ai tout de suite vu qu’il était mort. Là c’est moi qui devait prendre une décision. Tout ce que j’arrivais à dire c’était : « Il faut qu’on parte ». J’avais vu les journaux des Black Panthers et je savais que ça n’allait pas du tout. Le type était mort. Ils n’avaient ni drogue, ni argent. Ce n’était pas une maison de revente de drogue. On est remonté dans la voiture avec celui qui nous avait conduit là, qui était le numéro 2 des Black Panthers. Il nous a conduit dans une maison dans laquelle il nous a dit de rester et il est reparti avec nos armes. Le lendemain matin, 200 policiers nous y ont arrêtés. Il y avait des hélicoptères. Il leur avait donné nos noms.

Celui qui a tiré a pris 20 ans. C’était moi le chef. Ils m’ont dit que même si je plaidais coupable, je prendrais perpète. Il y a eu le procès et j’ai été condamné à perpétuité. Prison à vie. Le type a passé 20 ans en prison. J’ai passé 21 ans en prison.
Le FBI m’a proposé de témoigner contre le numéro 1 des Black Panthers à Détroit : si je lui faisais porter le chapeau en disant que c’était lui qui y était et pas moi, ils me laisseraient partir. Ils savaient bien qu’il n’y était pas. Ils savaient qu’il n’avait pas participé à l’opération mais ils voulaient ce qu’ils appelaient un « plus gros poisson ». Si je leur donnais un plus gros poisson que moi, j’étais libre. Je leur ai dit non. Je suis donc allé en prison, condamné à perpétuité : on ne sort qu’une fois mort. J’avais 19 ans en 1971. Je suis sorti en novembre 1992, à 41 ans. A la suite du long combat de gens en Europe, au Canada et en Amérique qui ont lutté, se sont mobilisés, ont écrit des courriers et ont monté des campagnes pour que je sois libéré. En 1992, je suis sorti.

Que s’est-il passé en prison ? J’imagine que tu te considérais comme un prisonnier politique. Il y avait-il un régime particulier pour les prisonniers politiques ?

Ca faisait les gros titres de tous les journaux quand je suis allé en prison. Par conséquent, tous les prisonniers avaient lu des choses ou entendu parler du Black Panther Party. Quand je suis arrivé, ils attendaient tous quelque chose de moi. Mais moi j’avais 19 ans ! Il y avait 6000 détenus dans la première prison. Jackson était la plus grande prison du monde. Ils attendaient le Black Panther… Tout le monde me regardait : comment allais-je agir avec les gardiens ? Qu’allais-je faire ? Mais la première chose qui s’est passée c’est que j’ai dit aux autres prisonniers qui appartenaient à des mouvements politiques « Serrons-nous les coudes ». Il y avait des Blancs affiliés aux Weathermen, les radicaux et des militants anti-guerre, des radicaux noirs, des nationalistes noirs. On a créé une organisation clandestine pour commencer à lutter pour nos droits et tenter de préserver notre santé mentale.

Comment une telle organisation peut-elle exister en prison ? J’imagine que c’est plus compliqué qu’à l’extérieur. Vous étiez surveillés.

La prison c’est une petite ville. C’est vraiment comme une petite ville. Il y a un magasin, il y a des espaces de loisir. Il y a des endroits où on peut se cacher et avoir des relations sexuelles. On y trouve tout un tas de caractéristiques des villes. Nous, on l’a envisagé comme un laboratoire pour nos idées, pour les mettre en oeuvre et s’organiser clandestinement. Les gardiens n’avaient jamais rien vu de tel et ne savaient donc pas à quoi s’attendre ou comment agir. Nous étions tous prisonniers, enfermés pour des années ce qui rendait impossible que quelqu’un infiltre l’organisation. Parce que personne n’avait rien à gagner à collaborer avec le FBI. T’es enfermé à vie de toutes façons. Qu’aurait-on à y gagner ? On ne pouvait pas nous infilter. Nous agissions dans le plus grand secret.

Nous avons mis en pratique les enseignements de Lénine pour qui « il faut faire de l’illégal avec le légal ». Et même si nous avons mis en place cette organisation clandestine, nous respections strictement les règles de la prison. Je me suis inscrit au programme d’enseignement universitaire de la prison. Nous avions la possibilité de faire des études, nous y allions tous les jours, nous obtenions nos diplômes, on travaillait en prison. On ne désobéissait à aucune règle. En apparence, tout était légal alors même que nous fomentions des plans pour radicalement transformer la prison. Même lorsqu’on nous soupçonnait, il n’y avait rien de tangible à nous reprocher parce que précisément… nous obéissions à toutes les règles.

« Jackson était la plus grande prison du monde. On a créé une organisation clandestine. »

On a commencé à mobiliser dans la prison. Dans cette prison étaient produites la plupart des plaques d’immatriculation pour voiture, des meubles de tribunaux, des panneaux de signalisation… Les usines de la prison fabriquaient des chaussures, des vêtements, des couvertures et il y avait un prolétariat immense. Ils m’ont transféré de cette prison à une autre qui ne comptait que 1500 hommes. Ils m’ont ensuite envoyé dans une autre prison qui en comptait 6000. J’ai passé 4 ans dans l’une et 10 ans dans l’autre. Mais une chose est vraie – et je pense qu’il s’agit d’un fait universel – : c’est la volonté d’un groupe, même réduit, de personnes à changer les choses qui compte davantage que le nombre. Cela implique une volonté commune, une conscience commune. Dans les deux prisons, nous sommes parvenus à organiser des grèves de prisonniers : ça n’était jamais arrivé avant.

Nous étions 12 dans une prison qui comptait 6000 prisonniers. De même : 11, 10, 9, 12 hommes dans une prison qui en compte 1500. Parce que même quand on n’est pas organisé, 12 hommes sont capables d’en faire bouger 6000 dans une prison. On a fait un journal clandestin, on a réussi à le faire sortir en douce, à l’imprimer en 1500 exemplaires à l’extérieur, et nos professeurs le réintroduisaient en douce. Dans le même temps les prisonniers disaient : « t’as commencé comme révolutionnaire et là tu passes ton temps à faire des études ». Et moi je répondais « Ouais, je suis juste un étudiant ». Mais mon ego disait « Et non, c’est moi qui ai organisé cette grève, c’est moi… » Mais si je disais ça, c’était fichu. Alors je continuais mes petites affaires… Ils ne savaient pas que les professeurs nous faisaient passer des livres de Marx, Lénine, Fanon, Mao… Personne ne savait que c’était eux qui avaient introduit les 1500 journaux qui disait « Faites la grève pour vos salaires ! Vous travaillez 10, 12 heures par jours pour 25 cents… des salaires de fou… » Et on a distribué le journal dans toute la prison. On a attendu qu’ils servent un repas que tout le monde aime : c’était du poulet. Tout le monde a quitté sa cellule pour aller manger et nous on a distribué les journaux, on les a jetés sur les lits…Quand ils sont revenus dans les cellules, ils ont trouvé un journal qui leur disait « Mettez-vous en grève ! » Les gardiens ont flippé et ont établi un couvre-feu dans la prison.

Ils ont fait un couvre-feu, ils paniquaient et essayaient de connaître d’où sortait ce journal. Ca ne s’était jamais produit dans la prison. Il y avait dans la prison une imprimerie dans laquelle on imprimait des documents pour le gouverneur et le système carcéral de l’Etat. Ils ont mis les types qui y travaillaient à l’isolement parce qu’ils pensaient que c’était eux qui avait fait le coup. Mais aucun ne savaient rien, ils n’avaient rien à voir avec ça.

Ils ont donc établi un couvre-feu pour toute la prison. Mais nous, on nous laisse aller prendre nos cours parce qu’ils estiment que la fac nous rend passifs. Ils cherchaient qui avait imprimé le journal mais quand ils sont arrivés à la porte de ma cellule, ils m’ont dit : « tu peux aller en cours ». J’ai dit OK ! Les gardiens de la prison a fait une annonce parce qu’ils ne savaient pas d’où venait le journal. Dans le journal, il est clairement dit « Si on n’a pas plus de sous, plus de sous pour tout ce travail, on se met en grève ! ». Et donc ils annoncent qu’ils allaient désormais partager les profits générés par ce travail avec tous les prisonniers, à hauteur de 3$ par jour et par prisonnier. On est parti de 25 cents à 3 dollars. Jusqu’à ce jour, les types qui sont encore en prison n’ont aucune idée de qui a fait ça…Mais pour nous, cette augmentation c’était un signe que mouvement avançait.

On a fait des trucs comme ça en prison. J’en tire des leçons essentielles parce que j’étais tellement jeune quand je suis entré en prison, il y avait une telle pression sur mes épaules pour être un leader. Mon fils est né deux semaines après ma condamnation…Des gens de ma famille meurent… J’ai écrit un poème là-dessus, c’est comme s’accrocher mais le sol n’arrête pas de se dérober sous vos pieds et on chute sans rien pouvoir y faire. Et on n’en est pas pleinement conscient pendant la chute. Une année a passé : l’enfant grandit, votre grand-mère meurt, les membres les plus âgés de la famille meurent, on a besoin d’argent pour les enfants et on ne peut rien y faire depuis la prison, on continue de chuter.

Quelle était la situation raciale en prison à l’époque ?

La prison était ségréguée quand j’y suis entré. C’était visible aux lignes dans le couloir. Il y avait quatre files à la cantine. Deux files pour les Blancs, deux files pour les Noirs. 20 ans plus tard, il y avait trois files pour les Noirs, une pour les blancs et une où les deux se mélangent. On était solidaires de certains détenus blancs mais certains ont commencé à se revendiquer d’Adolf Hitler : les skinheads de la Fraternité Aryenne. Plus tard, on a commencé à avoir des organisations mexicaines, musulmanes, des motards : tout ça à unifier pour la grève. Certains d’entre nous ont vraiment eu à se démener pour mettre en place une coalition. La Fraternité Aryenne, les Nazis ont commencé à dire qu’ils ne se mettraient pas en grève avec une bande de « nègres communistes ». On leur a dit : « si vous allez bosser, on vous éclate la tête avec un tuyau en fer ». Et ils ne sont pas allé bosser. Dans le Michigan, ils n’avaient pas suffisamment de pouvoir pour nous menacer. Dans d’autres Etats où les blancs sont un pourcentage plus grand de la population, comme en Arizona, ils ont le pouvoir d’arrêter toute vélléité d’unité inter-raciale.

Tu as découvert l’Islam en prison ?

J’avais été en contact avec l’Islam à Chicago parce que la Nation of Islam y avait son siège. J’avais entendu parlé de Malcolm X et j’avais lu son autobiographie. Mais, tu sais, j’avais lu Marx et Lénine et en gros, j’étais un athée. Mais en prison, après trois ans, j’ai vraiment connu le stress… Mes parents souffraient de mon incarcération, je n’étais pas là pour ma femme, la mère de mon enfant…Il y avait tout ces autres prisonniers… J’avais seulement 24 ans à l’époque..et tous ils veulent que je sois le leader. Je me rappelle avoir joué aux échecs avec ce mec que je venais de rencontrer. On faisait une partie et mes mains ont commencé à trembler…Et mon jeu…Quand on joue aux échecs, on peut comprendre le jeu de l’adversaire..Il est parfois fort, et il devient faible…Et il a commencé à tenter des coups qu’il n’aurait pas habituellement tenté…Il m’a donné un livre sur le yoga et m’a dit : « C’est ça qui m’a aidé ». J’ai commencé le yoga, la méditation, la respiration. Je me souviens avoir lu dans le livre une citation de la Bible qui disait « Il y a en vous quelque chose de plus fort que tout ce qui existe dans le monde ». Le yoga permettait d’accéder à ce « quelque chose ».

« Karl Marx avait loupé un aspect de la réalité : la dimension spirituelle. »

A l’époque, la nourriture en prison était vraiment mauvaise. On se battait avec l’administration, on faisait des pétitions, il y avait des poursuites à ce sujet. L’eau était impure. […] J’ai commencé le yoga. Après le yoga, je me suis mis à la méditation, et puis j’ai commencé à m’intéresser aux philosophies orientales : le zen, le bouddhisme, le confucianisme, le soufisme dans l’islam, de même que les aspects spirituels des différents savoirs dans le monde, y compris le christianisme et le judaïsme. J’ai ainsi entamé une sorte d’éveil spirituel et j’ai compris que je menais une bataille spirituelle. La raison pour laquelle j’ai renforcé cette dimension spirituelle de moi-même, c’est qu’ainsi, mon corps et mon esprit étaient davantage en mesure de gérer le stress de la prison. Autrement, je me serais détruit. Au fil de cet éveil spirituel, je me disais que Karl Marx avait loupé un aspect de la réalité : la dimension spirituelle. Je voulais travailler avec d’autres personnes qui avaient accepté la réalité spirituelle mais je voulais aussi continuer à être un activiste. Les seuls qui, en prison, étaient à la fois dans la spiritualité mais également militants, étaient les militants de la cause de la Nation of Islam. A cette époque, Elijah Muhammad meurt et certains deviennent sunnites, musulmans orthodoxes, et renoncent à l’enseignement radical de la Nation selon lequel l’homme blanc serait le diable, etc.

Quelle est la place de cet Islam très particulier dans le mouvement noir radical aux Etats-Unis ?

L’islam en Amérique est différent de celui d’autres pays en raison de l’histoire des Noirs. On estime qu’environ un tiers des personnes amenées d’Afrique en Amérique étaient musulmans. Jusqu’à un tiers ! Pendant l’esclavage, la loi interdisait aux Noirs de pratiquer une religion hors de la chrétienneté. En Caroline du Sud par exemple, une femme qui pratiquait l’islam vers 1700, a été condamnée à mort. Un homme pratiquant l’islam pouvait être castré. Ils ont été forcé d’accepter l’image d’un Dieu qui ressemblait exactement aux maîtres des esclaves. Cela devait contribuer à ce qu’ils croient en la supériorité des Blancs sur les Noirs. Au tournant du XXe siècle, 50 ans après l’abolition de l’esclavage, ils sont quelques-uns à se tourner vers des religions autres que le christianisme. Mais à l’époque, comme aujourd’hui, devenir musulman signifie ne pas accepter que son Dieu soit un homme blanc, c’est un acte politique qui revient à ne pas accepter la supériorité blanche. C’est accepter que son peuple, le peuple noir, le peuple africain soit l’égal de tous les autres peuples sur Terre. Cela ne semble pas si radical au 21e siècle, mais en 1920 ou en 1930, il s’agissait d’une transformation profonde des consciences.

Est-ce que pendant ces 21 années en prison tu as observé une évolution du système carcéral, en particulier en ce qui concerne les possibilités d’action, de mobilisation comme celles que vous avez menées dans les années 1970 ?

Le système carcéral a connu des changements énormes ces 20 dernières années. Tout d’abord dans la composition raciale des prisonniers. Quand je suis entré en prison, un peu moins de la moitié des prisonniers étaient noirs. Peut-être un quart d’entre-eux. Ils sont maintenant 70 à 80%. Là je parle des prisons que je connais, celle du système carcéral de l’université du Michigan. L’état d’esprit n’est pas le même non plus. Quand je suis arrivé en prison, les jeunes hommes noirs s’intéressaient à la politique et se baladaient dans la prison avec Fanon, Lénine, Marx ou Mao dans la poche arrière de leur pantalon…Le leader de notre mouvement en prison était excellent, c’était un homme noir, George Jackson : tous les prisonniers voulaient lire son livre, Les frères de Soledad.

Mais en 1972, John Edgar Hoover, le directeur du FBI a déclaré publiquement que les prisons américaines étaient en train de devenir des écoles de la révolution et qu’il fallait que ça cesse. La première chose qu’ils ont faite dans ma première prison fut de censurer les livres et de ne plus autoriser les ouvrages radicaux, révolutionnaires ou noirs. A la même période, ils ont levé l’interdiction de la pornographie et pour la première fois, des magazines comme Hustler, Penthouse, Play Boy ont envahi les prisons. Vous pouvez imaginer qu’avec ces milliers de jeunes hommes de 18, 19, 20, 21 ans, dans la vingtaine, la trentaine, qui n’ont pas de relations sexuelles…Ils ont inondé la prison de pornographie. On pouvait acheter dans la boutique de la prison la pornographie la plus crue et la plus vulgaire du monde. Ca devient tout de suite plus difficile de leur faire lire des livres quand ce qu’ils veulent vraiment c’est avoir Hustler ou Penthouse entre les mains.

Ils ont ensuite autorisé chaque prisonnier à avoir la télévision dans sa cellule. Ensuite, ils leur ont permis de porter les vêtements qu’ils avaient à l’extérieur plutôt que leurs uniformes de prison. Quand tout le monde portait la même chose, ça permettait une forme d’égalité. Mais en permettant que les prisonniers portent les mêmes vêtements que dans la rue ou qu’on leur en envoie de l’extérieur, cela a entrainé une concurrence de statuts à l’intérieur de la prison. J’ai vu des types porter des pyjamas de soie et des vestes chics…

« Le 13e amendement de la Constitution des Etats-Unis proclame que l’esclavage est aboli partout, sauf en prison. »

Enfin – et je crois qu’il s’agit là de l’une des clés pour comprendre ce changement d’état d’esprit dans la prison, on a autorisé les drogues, la marijuana, la cocaïne, l’héroïne à inonder les prisons. Même si ceux d’entre nous qui étaient révolutionnaires ont maintenu une discipline, le régime carcéral est parvenu à éloigner les gens de nous. […] Comme je l’ai dit, on s’est battu et on a obtenu de meilleures salaires, de la meilleure nourriture, un meilleur accès aux soins et aux études en prison. On a gagné ces réformes. Ces réformes de même que les drogues, la pornographie et la télévision et tout ont pacifié la population.

Ca a duré environ 10 ans et ensuite, les prisons sont revenues en arrière : les prisonniers ont dû renvoyer leurs vêtements et remettre des uniformes. Ils ont restreint qui avait accès à la télévision. Ils ont interdit la pornographie. Mais ils avaient dépolitisé les prisonniers. Du coup, maintenant ça ne change plus rien. Par conséquent, on ne connait plus que des révolutionnaires isolés : Mumia Abu Jamal, Stanley Tookie Williams, Ruchell Magee. On ne pense plus aux groupes révolutionnaires en prison comme à Attica où il y a eu une énorme révolte en 1971, ou dans le Michigan où nous avons mené une grande révolte en 1977 puis en 1980.

Penses-tu qu’il soit possible, aujourd’hui, d’envisager un autre Attica étant donné l’état du système carcéral et le niveau de politisation des prisonniers ?

L’idéologie de la résistance en prison a changé. Cela nous ramène à la religion. Ceux qui résistent le plus, les prisonniers qui n’acceptent pas une sorte de contrôle mental sont les musulmans. Dans certaines prisons, jusqu’à 40% des hommes noirs sont convertis à l’islam. Dans le Michigan, un nouvel islam voit en Nat Turner, le dernier prophète d’Allah. Nat Turner a, en 1831, mené la révolte d’esclave la plus sanglante de l’histoire des Etats-Unis. Les esclaves ont tué 60 blancs, 60 propriétaires ont été tués par des esclaves emmenés par Nat Turner. Et maintenant ces gens disent que Nat Turner est le dernier prophète de Dieu. C’est en lien direct avec le 13e amendement de la Constitution des Etats-Unis qui proclame que l’esclavage est aboli partout sauf en prison. Beaucoup ne le savent pas mais l’esclavage a été aboli partout sauf dans les prisons, ainsi, devant la loi, un prisonnier est un esclave aux Etats-Unis.

Je ne comprends pas. Tu dis qu’un nouveau mouvement de Noirs musulmans reconnaît Nat Turner en tant que prophète ?!

C’est une organisation. L’une des particularités de l’islam en Amérique c’est que bien souvent il a été « noirisé ». On l’a « désarabisé » et transformé afin qu’il réflète davantage notre culture et notre histoire. C’est pour cela que Malcolm X et d’autres à l’intérieur de la Nation of Islam avaient une doctrine totalement différente de l’orthodoxie musulmane, même lorsque des Noirs devenaient des musulmans orthodoxes et pratiquaient la Sunna. Ils ne la pratiquent pas autant que dans le Moyen-Orient. L’expérience noire l’a considérablement modifiée. Très souvent, ces nouvelles configurations de l’islam se sont développées à partir du contexte social dans lequel vivent les gens. Dans le contexte de la prison d’aujourd’hui, ces hommes qui sont légalement des esclaves, ont décidé que Mohammed ne pouvait être le dernier prophète. C’était nécessairement un homme noir qui avait mené une révolte d’esclaves qui était le dernier prophète d’Allah.

« L’une des particularités de l’islam en Amérique c’est que bien souvent il a été « noirisé », « désarabisé ». »

J’écris en ce moment mon autobiographie dans laquelle je consacre un chapitre à ce groupe que je considère très important pour l’histoire de la population noire et dont personne ne connait rien dans le monde. Ca a commencé dans une prison de Jackson en 1977. C’est l’un de mes amis qui en est l’initiateur. En l’espace de 10 ans, il y avait 50 antennes dans 50 prisons différentes dans le Michigan et des centaines de membres. Le groupe s’appelle Melanic Islamic Palace of the Rising Sun. Ils utilisent le mot « mélanique » qui vient du mot « mélanine » : c’est ce qui à l’intérieur de notre peau la rend foncée. Leur fondateur et chef, Fardee Mulazim, a été sauvagement poignardé il y a quelques années, mais il a survécu. Mais ils sont aujourd’hui bannis dans le système carcéral du Michigan et si on découvre qu’un prisonnier en est membre, il est immédiatement placé à l’isolement, ce que nous appelons le « trou ». Leur prophète ayant mené une révolte d’esclaves secrète, ils s’y préparaient. Ils se préparaient à une lutte secrète, clandestine, ils ont donc continué à exister de façon clandestine dans les prisons du Michigan.

Qu’en est-il du lien idéologique entre les groupes marxistes et les groupes noirs musulmans ?

Sur le plan idéologique, le lien est toujours fondé sur un programme concret pour lequel nous luttons en commun. Si nous avons un objectif, un objectif commun, comme la fin de la guerre en Irak, nous marchons ensemble contre la guerre en Irak. Nous travaillons ensemble si nous avons des objectifs communs. Que l’on soit musulman, chrétien, juif ou autre chose encore. Je me suis rendu à plusieurs manifestations avec des gens de toutes religions mais l’enjeu c’était que nous étions tous contre la guerre en Irak. Souvent, quand on privilégie l’idéologie, l’unité passe au second plan. Souvent, nous devons nous rassembler autour des objectifs.

L’idéologie semble au centre de l’expérience des Panthers. Comment analyser le lien entre idéologie et action pratique ?

Pour moi, elles sont liées de manière inextricable. Lorsque je parle de l’idéologie comme d’une chose allant à l’encontre de l’unité, j’ai en tête un exemple : j’étais à une réunion d’un groupe radical noir avec lequel nous voulions travailler mais là nous avons commencé à nous disputer sur la question des droits des homosexuels, les droits des femmes et au final il était impossible de lutter ensemble contre la guerre parce que nos idéologies s’affrontaient sur tous ces sujets. Mais je pense qu’il faut que mettre les choses en pratique et l’un des problèmes aujourd’hui c’est que les jeunes n’étudient pas, ils veulent être des agents du changement social mais ils n’étudient pas les méthodes, l’idéologie, les idées autour du changement social. Ce que je pense des jeunes aujourd’hui… Souvent, je dis : « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Ce n’est pas parce que Mao et Lénine ont fait des sociétés qu’ils n’aimaient pas qu’ils doivent ne pas avoir conscience que tout l’enjeu de la lutte est le pouvoir. Pour le comprendre il faut lire les idées de personnes qui ont le pouvoir comme Marx, Lénine, Mao, Kwame Nkruma, Sekou Touré or n’importe qui d’autre mais il s’agit là d’idéologies du pouvoir.

Comment as-tu vécu la liberté après 21 années en prison ? Quelle était ta vision du monde extérieur ?

Le premier jour de liberté a été une expérience profondément mystique. J’avais en tête, de manière lancinante, cette philosophie des Amérindiens qui dit que le temps ne change pas, seuls les gens changent. L’herbe pousse, les arbres poussent et meurent, mais le temps lui ne change jamais. J’avais ce sentiment imposant alors que je quittais la prison à la date anniversaire de mon incarcération. Mais les voitures sont plus petites, mon père a vieilli, ma mère a les cheveux gris, j’ai vieilli, mes enfants, mon fils aîné est adulte. Toutes ces choses ont changé mais le moment, lui n’a pas changé. Je l’ai ressenti très fort ce jour-là, et plus jamais depuis.

Par exemple, lorsque j’étais en prison, j’ai raté l’invention des distributeurs de billets. Je marchais dans la rue et j’ai vu des gens aller vers ces machines, insérer une carte et retirer de l’argent et j’ai dit : « Mais c’est quoi ces trucs ? Comment font-ils pour retirer de l’argent des murs ? » J’étais limité. Bien sûr, je devais trouver un emploi. J’ai d’abord travaillé pour une organisation qui s’appelle le Conseil Multiconfessionnel pour la Paix et la Justice. L’association avait été créé à Ann Arbor dans le Michigan par des croyants pendant la guerre du Vietnam pour lutter contre le racisme et la guerre et ils ont continué après la fin de la guerre. J’ai vraiment eu de la chance qu’ils m’embauchent et que mon premier emploi me permette de travailler avec des gens qui se battent comme j’avais pu le faire pour changer le monde.

L’association était devenue une coalitation de près de 50 groupes religieux à Ann Arbor, dans le Michigan et regroupait des Juifs, des Bouddhistes, des Hindus, des Baha’is, des Musulmans, des Chrétiens. Toutes ces congrégations religieuses donnaient de l’argent à cette association qui se battait pour les droits des sans-abris et pour nourrir ceux qui ont faim, demander la fin de la guerre, lever des fonds…Je me rappelle que nous avions un jour levé beaucoup d’argent pour amener des vêtements, de la nourriture et des médicaments à Cuba, en violation de l’embargo. J’ai eu le sentiment d’avoir beaucoup de chances de travailler dans une organisation pareille, avec des amis, à ma sortie de prison. Après tant d’années en prison, j’étais bien sûr désorienté. J’étais entré à 19 ans et là j’en avais 41. J’ai donc commencé à réorienter ma conscience du monde dans un contexte où des gens se battaient pour rendre le monde meilleur.

J’ai eu de la chance que des milliers de personnes se soient battues pour me sortir de prison et certains d’entre eux à l’université m’ont également aidé à me réadapter. Il y a aussi la communauté musulmane de Ann Arbor et de Détroit dans le Michigan qui m’a aidé en me fournissant des vêtements, en m’apprenant à conduire une voiture, ce que je ne savais pas faire, et toutes choses que tout le monde sait faire et que j’ignorais. Ils m’ont expliqué comment obtenir une carte de retrait, comment utiliser les distributeurs de billets et toutes les nouvelles technologies que je ne connaissais pas.

Je me suis également remis en contact avec des révolutionnaires de par le monde : mon grand ami et frère Stokely Carmichael qui avait changé son nom en Kwame Turé. J’ai repris contact avec lui et son organisation.

Quand j’ai commencé à préparer mon doctorat à l’université du Michigan, j’ai pu reprendre contact avec d’autres révolutionnaires qui étaient restés en lutte durant mes 21 années d’emprisonnement. (…) J’ai commencé à préparer un doctorat parce que j’avais commencé un deuxième cycle universitaire en prison et que j’avais été admis dans le programme doctoral de l’université du Michigan. Pendant plusieurs années, ça a été au centre de ma vie.

Quel était ton sujet de thèse ?

Ma question de départ était simple : pourquoi l’Afrique qui est le continent le plus riche du monde a-t-il la population la plus pauvre au monde ? J’ai répondu à cette question dans la thèse. J’ai travaillé sur la vie de Kwame Nkruma, un grand homme politique africain qui a fait de son mieux pour que cela ne soit plus le cas aujourd’hui. J’ai publié un ouvrage chez Palgrave Macmillan – on peut le trouver en ligne – et qui s’appelle The Regime Change of Kwame Nkruma. Dans ce livre, j’insiste sur le fait que Nkruma avait pour rêve que dans toute l’Afrique, les richesses aillent aux peuples d’Afrique plutôt qu’aux anciennes puissances coloniales comme c’est le cas aujourd’hui. Il faudra que l’Afrique s’unisse. Dans l’ouvrage, on trouve les derniers documents déclassifiés de la CIA que l’on trouve sur leur site internet. C’est la CIA qui empêche l’Afrique de s’unir.

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Comme je le montre dans l’ouvrage, c’est l’assassinat de Lumumba au Congo qui constitue pour la CIA une clé pour empêcher l’unification. Les documents de la CIA montrent spécifiquement et de façon explicite que la mort de Lumumba met fin au rêve d’unification de l’Afrique. Une autre clé est le renversement de Kwame Nkruma, qu’ils ont commandé à ce général pour 13 millions de dollars. Mais Nkruma a laissé une trace formidable avec ses ouvrages. J’invite tout le monde à lire L’Afrique doit s’unir [1963] et son autre livre Le néo-colonialisme : Dernier stade de l’impérialisme [1965].

Tu parlais du lien entre l’Afrique et les populations noires des Amériques avec les Panthers. D’après toi aujourd’hui, aux Etats-Unis, qu’en pensent les jeunes Noirs américains ? Comment envisagent-ils cette relation ?

C’est une question importante car le mouvement du Black Power des années 1960 était dans une large mesure un mouvement culturel qui avait pour objectif de retourner le stigmate négatif généralement attaché à l’Afrique dans la conscience des Noirs des Etats-Unis. Un jour, Malcolm X a dit qu’on ne pouvait aimer les branches d’un arbres si on n’aimait pas ses racines et nous, nous détestions nos racines d’esclaves aux Etats-Unis. La racine était l’Afrique. Le mouvement Black power s’est accompagné d’un processus de ré-identification avec l’Afrique à travers l’habillement, les livres, la musique, la coiffure et cela a même touché l’Amérique blanche. L’une des plus célèbres illustration du phénomène est la chanson de James Brown : Say it loud ! I’m Black and I’m proud !

Quel était le lien entre le nationalisme culturel et les Black Panthers ?

Quand je parle de révolution culturelle, je parle de culture dans un sens différent que ce nous appelons nationalisme culturel. Dans notre mouvement, nous nous inspirons d’un chapitre important du livre de Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, intitulé « Culture Nationale ». Frantz Fanon y évoque le fait que la culture des temps passés qui ne contribue pas aux luttes présentes constitue en fait un recul. La culture doit jouer un rôle dans l’avènement de changements révolutionnaires dans la société. Dans le mouvement nationaliste culturel aux Etats-Unis, on croit que la culture en tant que telle, la culture africaine, peut changer le monde, le monde noir, sans être articulée à des enjeux de justice sociale ou indépendamment de l’arène politique.

Je pose à nouveau la question : que pense la jeunesse noire américaine de l’Afrique aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on tient pour acquis des choses qui dans les années 1960 étaient révolutionnaires. Et les Noirs Américains reconnaissent communément que nous sommes Africains, mais jamais les médias américains ne le présentent de façon positive. Il ne faut jamais dire jamais parce que parfois les choses changent. Mais je peux dire sans craindre de me tromper que si l’on allume une télévision aux Etats-Unis et qu’on parle de l’Afrique, le sujet portera sur la guerre, le sida, les maladies et la famine. Par conséquent, la lutte continue car ceux qui cherchaient à nous inculquer une représentation négative de l’Afrique, qui ont tenté de nous détruire dans le passé ont des descendants qui font aujourd’hui la même chose. Aujourd’hui, l’une des arènes dans lesquelles on échange sur l’Afrique c’est le hip-hop culturel : « Qu’est-ce-que l’Afrique ? Qu’est-ce qu’être Noir ? Devons-nous être fiers d’être ce que nous sommes ? » Et là je pense aux rappeurs qui ont un message positif comme KRS One, Chuck D, The Coup, Dead Prez. Et puis, de l’autre côté on a les rappeurs les plus ignorants et insignifiants comme 50 Cent.

« Ce que le Black Panther Party a fait pour la jeunesse américaine équivaut à ce que le hip-hop progressiste fait également. »

On retrouve dans l’arène culturelle cette lutte pour la prise de conscience. On voit où le pouvoir de l’Etat et du monde des affaires qui promeuvent les images les plus viles possibles du hip-hop, faisant d’un type comme Snoop Dog l’archétype de l’homme noir aux Etats-Unis. Alors même qu’il y a quantité de rappeurs bien plus talentueux, réfléchis qui n’obtiennent pas de contrats et dont on ignore les oeuvres à la radio, qui ne passent jamais à la télévision, on est envahis, à la télé comme à la radio d’ignorants tels que Snoop Dog ou 50 Cent.

Ta vision du rôle du hip-hop dans le mouvement noir aux Etats-Unis est intéressante. Avec la dépolitisation de la société en général, les artistes hip hop conscients sont-ils aujourd’hui les seuls à tenir un discours public d’émancipation, un discours révolutionnaire ?

Ce que tu dis est très perspicace. C’est également ce que ceux de ma génération voient. C’est pour cela que nous apprécions particulièrement quand de jeunes artistes hip hop avec une conscience progressiste s’adressent à nous…Ce sont bien souvent les seuls jeunes à venir vers nous, à nous demander des conseils sur la politique, à nous demander des, comme vous le faites aujourd’hui, et j’en suis particulièrement honoré. Vous représentez la jeunesse progressiste de France. Ce sont des jeunes comme vous qui s’adressent à nous aujourd’hui, qui posent des questions sur le mouvement dans le passé parce qu’ils ressentent le besoin d’un mouvement aujourd’hui. C’est eux qui, dans le futur, inverseront la tendance dans plusieurs villes et remettront l’Amérique noire dans la bonne direction.

N’y a-t-il pas un risque de « mythification », que l’héritage des Black Panthers ne soit plus qu’une sorte de folklore à l’usage de quelques activistes ou artistes hip hop ?

Le risque de mythifier le passé existe. Mais je pense que cela n’arrive que si l’on n’a aucune perspective critique. Ceux qui étudient le Black Panther Party doivent non seulement connaitre ce que nous avons fait de bien mais également nos erreurs et ce que nous avons fait de mal. Ce que le Black Panther Party a fait pour la jeunesse américaine équivaut à ce que le hip-hop progressiste fait également. Il enseigne à la jeunesse noire l’existence même d’un Black Panther Party dans le passé. Parce qu’ils peuvent tout à fait mener toute leur scolarité jusqu’au lycée, voire l’université, sans qu’aucun de leurs professeurs ne leur en parle jamais. Le danger de la mythification c’est qu’on n’aille jamais plus loin que ce que le rappeur dit sur son album et qu’on ne pousse pas plus avant la connaissance du parti.

A mon avis, le meilleur livre que j’ai pu lire sur le parti est celui de Mumia Abu-Jamal intitulé We Want Freedom ! Cet ouvrage est très populaire et il écrit dans une langue que tout le monde peut comprendre. Ensuite, je pense à l’ouvrage dirigé par Charles Jones intitulé The Black Panther Party Reconsidered. […] Et bon j’ajoute que le troisième meilleur livre sur le sujet sera le mien… [rires]

Il y a une version des choses qui est de dire que le développement de la middle class noire et d’une certaine bourgeoisie noire, ça a aussi dégoupillé la révolte des noirs en leur faisant croire qu’ils pouvaient participer au rêve américain aussi. Qu’en penses-tu ?

Il y a toujours eu une lutte des classes au sein de la population noire. Cependant, ce sont toujours des membres de la classe moyenne noire qui ont été en position de leadership. Martin Luther King était un leader connu en Georgie. W.E.B Dubois fut le premier noir à obtenir un doctorat de Harvard. Mais ils n’ont pas utilisé leur position de classe soutenir un gouvernement qui pratiquait l’oppression de classe. Au contraire, ils se sont identifiés aux masses noires et se sont battus pour elles.

C’est important de ne pas être si négatifs et de reconnaître que le pays a changé dans une certaine mesure, en permettant à une partie de la population noire de lutter et d’atteindre le rêve américain. Mais de quelle rêve s’agit-il ? Le rêve peut aussi bien être personnel que politique. Lorsque j’étais en prison, mon rêve à mois c’était de sortir de prison, d’avoir une belle femme et des enfants, un emploi, une maison et une voiture. Au niveau personnel, ces choses je les ai maintenant. Ce rêve là s’est réalisé. Mais politiquement, il y a tant d’autres Afro-Américains et de Latinos qui ne peuvent réaliser mon rêve à moi. C’est l’un de nos combats. […] Dans les écoles, les femmes noires ont un slogan : « Soulever en même temps que l’on grimpe ». Pendant mon ascension personnelle, j’ai continué à aider les gens autour de moi. C’est ça la lutte.

Nous arrivons à la fin de cet entretien. J’aimerais te poser une question difficile : quels sont selon toi les succès et les échecs des Panthers ?

Je pense que l’un des plus grands accomplissements du Black Panther Party pour des jeunes comme moi à l’époque a été de nous donner une perspective sur le monde. Il nous a fourni une manière d’appréhender le monde en introduisant dans le ghetto noir des idéologies que nous n’aurions pas pu imaginer. Quand j’ai découvert Marx, Lénine, Fanon, Mao, je découvrais des idées totalement inconnues. Nous n’avions aucune connaissance du monde. Le Black Panther Party a offert le monde à toute une génération de Noirs Américains ! Le monde au-delà de notre petit ghetto noir.

Le concept d’auto-défense est un autre apport du parti. Face à la violence de l’oppresseur, nous étions en droit de nous défendre.

Parmi les autres enjeux importants, il y a le rôle des femmes dans le mouvement. Devaient-elles être cantonnées à des rôles subordonnés comme dans l’église noire ? Ou alors pouvaient-elles être des égales dans la lutte ? Le Black Panther Party est l’une des premières organisations à avoir eu des femmes en position de leaders et à égalité avec des hommes.

En 1971, Huey P. Newton est également le premier Noir a avoir écrit un manifeste déclarant que les homosexuels devraient être traités de façon égalitaire comme tous les êtres humains sur Terre.

Mais je vous fais là un résumé des bons côtés, en rappelant qu’il nous a ouvert des perspectives pour voir le monde et tenter de le changer. Je me souviens…L’une des phrases les plus marquantes de Karl Marx dont je me souviens : « Le rôle du philosophe n’est pas d’interpréter le monde. Le rôle du philosophe est de le changer ». Il s’agit là d’un premier critère pour juger la philosophie : sur quoi pouvons-nous nous appuyer pour changer le monde, en retirer le mal et le rendre meilleur ? Cela nous met en position de juger la philosophie et de l’utiliser de façon à inventer un système pour tester ce qui marche et ce qui ne marche pas ? Ainsi, on réfléchit de façon pratique sans se noyer dans des notions idéalistes et utopiques.

« L’une de mes premières erreurs fut de sous-estimer le gouvernement des Etats-unis. »

Dans les aspects négatifs, je dois dire, qu’à mon niveau, l’une de mes premières erreurs fut de sous-estimer le gouvernement des Etats-unis. J’ai des documents de la police rendus publics à Détroit. Ils ont révélé que la police de Détroit avaient un organigramme en forme d’arbre avec des photos des Black Panthers. J’étais noté numéro 3 sur l’arbre. Ils avaient décidé que ceux au sommet devaient être tués ou détruits en prison. Je ne pensais pas à l’époque être si important que le FBI et la police de Détroit utiliseraient des moyens importants pour détruire ma vie ! Ni que le parti dans son entier était une menace. C’est exactement ce que John Edgar Hoover, le directeur du FBI, voulait dire quand il a parlé du parti comme de la menace intérieure numéro 1 des Etats-Unis. Le gouvernement nous considérait comme plus important que nous nous voyions et par conséquent, nous n’avons pas étudié la manière dont nous pouvions lutter pour contrer sa volonté de nous détruire. Quand j’y repense, ça a dû être drôle pour eux. Cela a été si facile de nous monter les uns contre les autres, d’utiliser des agents provocateurs, des informateurs et ainsi détruire l’organisation.

Je pense l’avoir déjà dit mais je crois que de nombreuses prises de conscience ont été le fait d’organisations comme le Black Panther Party. Ce n’était pas les seuls mais c’était les plus visibles. Une autre organisation a été montée à Détroit : la République de la Nouvelle Afrique. Il y avait également le Mouvement d’Action Révolutionnaire. Il y avait la Malcolm X Black Hands Society. Toutes ces organisations progressistes et révolutionnaires ont, avec le mouvement pour les droits civiques, apporté du changement social aux Etats-Unis. Mais l’un des héritages les plus vivants du mouvement, des organisations autour du Black Power, a été le changement de mentalité, la fierté noire, la volonté de se battre contre l’oppression qui ne vient pas de nulle part. Lorsque la police tue quelqu’un à New York, les Noirs pensent immédiatement : « Wow ! Il faut faire quelque chose ! Cette mort est injustifiée ! Il faut manifester ! Il faut protester ! Nous devons demander aux politiques de trainer la police en justice ! » Il ne s’agit pas là de réflexes spontanés. C’est venu avec le mouvement. Dans l’idéologie du Black Panther Party, le peuple a le droit démocratique de contrôler et de passer en revue les actions des officiers de police dans leurs quartiers. Si vous n’avez pas de droits démocratiques, vous ne vivez pas dans une démocratie. Vous vivez dans un Etat policier proche de la dictature.

A New York, un homme noir a été récemment tué de 30 balles. Depuis l’affaire Rodney King, on a le sentiment en France qu’il n’existe plus de mouvement de masse contre les brutalités policières aux États-Unis (question posée avant le lancement du mouvement Black Lives Matter).

Il me semble tout d’abord que nous devrions aller au-delà de la notion de « mouvement de masse » car en réalité, le mouvement était moins grand qu’il ne semblait. C’est toujours une poignée de militants qui faisait tout le travail. C’était le cas dans le mouvement pour les droits civiques, comme dans le cas du mouvement Black Power. Mais vois ce qui se passe aux Etats-Unis comme dans le cas d’Amadou Diallo, un immigrant de Guinée à New York. Il cherchait son porte-monnaie et la police lui a tiré dessus 42 fois je crois…Il était mort, à terre et ils lui ont tiré sur l’arrière du pied. Il était à terre et ils l’ont abattu. Les officiers de police ont été poursuivis. Cela ne serait jamais arrivé si un groupe d’activistes ne s’était pas mobilisé non seulement à New York mais dans tout le pays, en exigeant qu’ils soient poursuivis pour le meurtre de cet homme. Une fois encore, des milliers de personnes sont allées dans la rue grâce à une poignée d’activistes et il y aura un procès de ces policiers.

A Détroit, un homme, Malice Green, a été battu à mort par des policiers avec leurs lampes torche car il refusait d’ouvrir la main pour leur donner ce qu’ils disaient être de la drogue. Green était Noir et les policiers qui l’ont battu à mort étaient blancs. Ils ont été poursuivis. Ils ont tous deux été accusés de meurtre au second-degré. Le premier a pris 15 ans de prison, et le second en a pris pour 12 ans.

A New York, les policiers n’ont pas été déclarés coupables de la mort d’Amadou Diallo. En Californie, les policiers qui avait brutalisé Rodney King n’ont pas été déclarés coupables. Même quand ils ne sont pas déclarés coupables, les tribunaux envoient un message : le peuple peut obtenir une forme de réparation lorsqu’il y a de la répression policière. Cela peut contribuer à modifier le comportement des policiers. Mais d’un autre côté, lorsque les deux policiers qui ont tué Malice Green ont été en prison, les médias ont été compatissants et ont diffusé des images de leurs mères et de leurs femmes en pleurs. Ils n’ont jamais montré les larmes de la famille Green après qu’il a été battu à mort. […]

Concluons sur une note positive. J’aimerais dire à quel point je suis reconnaissant que les jeunes gens de Saint-Denis m’invitent à participer à leur mouvement. Souvent, on se lance avec un petit groupe, comme les Black Panthers et on ne se rend pas compte tout de suite de l’impact que l’on peut avoir. L’essentiel est de continuer à se battre pour la vérité, la paix et la justice. Tant que l’on se bat, on gagne. Il est important de comprendre que la victoire est dans la lutte. Ce n’est pas dans la conclusion. La victoire est dans la lutte. Merci beaucoup.

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Cycle de conférences sur la Caraïbe à Paris

Vignette conf Caraibes
Le laboratoire « Mondes Américains » et le centre de Recherches d’Histoire de l’Amérique Latine et du Monde Ibérique (CRALMI) organise un cycle de conférences(jusqu’en mai 2016) portant sur l’histoire régionale de la Caraïbe avec des chercheurs de tous horizons. La première séance débute le 18 décembre prochain à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), 96 boulevard Raspail Paris 6ème). Le premier invité est Mattew J.Smith ( professeur d’histoire (University of the West Indies, Mona Kingston-Jamaïque) 
 
Coordonné par Manuel Covo et Romy Sanchez, ce Cycle de conférence s’inscrit dans un temps long qui enjambe la frontière entre période moderne et période contemporaine. Il s’agit de remettre en cause les multiples fragmentations imposées par des lectures insulaires, coloniales ou nationales d’un espace aux dimensions variables dans le temps.
La Caraïbe questionne la frontière entre Amérique du Nord et Amérique de Sud et invite à s’affranchir d’historiographies surdéterminées par les aires linguistiques ( anglophone,hispanophone, francophone, ect.. Une série de rencontres entre chercheurs de tous horizons permettra d’aborder ces questions de multiples points de vue.

 L’exil (sans retour)des Haïtiens vers la Jamaïque à la fin du 19ème siècle. 

« No direction Home: Exile and Politics in late nineteenth century Haïti », tel sera le thème de cette première conférence.

Discutante : Audrey Celestine, Maître de conférences à l’Université Lille 3 – Laboratoire Cécille

Cette première séance du Cycle Caraïbes sera l’occasion d’aborder la question de la place des migrations et des diasporas dans la fabrique de la région. Comment l’histoire connectée peut-elle aujourd’hui revisiter l’histoire sociale et politique d’un territoire transnational ?

Matthew J. Smith est un spécialiste de l’histoire de la Caraïbe dans une perspective transnationale. Il est l’auteur d’un ouvrage sur l’activisme politique marxiste et le nationalisme noir, intitulé Red and Black in Haïti, 1934 – 1957, et a récemment publié une histoire croisée des migrations haïtiennes et jamaïcaines durant le long XIXe siècle, au lendemain des abolitions.

Audrey Célestine a soutenu une thèse de sciences politiques sur les liens entre processus de mobilisation et construction identitaires chez les Antillais en France et les Portoricains aux États-Unis, et travaille actuellement sur l’action publique autour de la mémoire de l’esclavage en France et aux États-Unis, ainsi que sur les rapports à l’État chez les personnes originaires des départements d’Outre-Mer.

Cette séance est réalisée avec le soutien de l’axe 4 du laboratoire Mondes Américains “Approches sociopolitiques du fait colonial et impérial”, du laboratoire Mondes Américains et du CRALMI – Paris 1.

Où être Noir sur terre… sans se faire buter ?

(un article de Charlie Hebdo du 3 décembre 2014)

 

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A propos de la publication qui circule « Je ne suis pas Charlie dont je désapprouve les publications racistes, sexistes, islamophobes décomplexées ces dernières années… » : j’aimerais partager un article du numéro de Charlie Hebdo du 3 décembre 2014 intitulé  » Où être Noir sur Terre… sans se faire buter ? ».  On peut être réservé sur le style ou l’humour potache de Charlie, mais ceux qui connaissent réellement cet hebdo savent qu’il a toujours été au contraire l’incarnation de l’antiracisme et de la laïcité. Charlie s’en prend à toutes les idéologies, à toutes les sectes et notamment religieuses. Il a tourné en dérision l’islam, comme le christianisme ou le judaïsme, et derrière les dessins satirique, il y a toujours la volonté de pousser plus loin la réflexion, de ne pas laisser le traitement de l’islam radical à la seule extrême droite. Dans ce numéro du 3 décembre dernier, il a traité du racisme (anti-Noir) comme je ne l’ai vu nulle part ailleurs, je vous donne juste quelques exemples de l’article qui s’inscrit dans le contexte des deux Noirs tués en une semaine par la police aux Etats-Unis.
 Israël:
« Il y aurait 60 000 Blacks en Israël, sans compter les juifs Falashas, déjà citoyens de seconde zone. D’où viennent les nouveaux? Du Soudan et d’Erytrée. Les manifs racistes s’enchaînent de même que les pillages de magasins, comme en mai 2012 à Tel-Aviv. Le bon Netanyahu a promis de virer tout le monde au pays »…
Russie:
« Chaque semaine, chaque jour parfois, un Noir est tabassé ou tué; aux voyageurs noirs, il est conseillé : « Restez en centre-ville, évitez Saint-Pétersbourg – pleine de skins-, soyez prudents et assurez-vous que l’ambassade américaine ait connaissance de votre présence »… »
France:
« Pays des droits de l’homme…et de la banane » (avec un dessin représentant Taubira et deux connards qui lui jettent des bananes »..:
Maroc :
« Ici, la peau noire, a priori ne fait pas peur. Le Maroc est un pays d’Afrique et une bonne partie de sa population est basanée. Mais les crimes raciaux qui surviennent de temps en temps et les panneaux « Nous ne louons pas aux Africains » dans les cages d’ascenseur rappellent la triste réalité du racisme au Maroc »…
Algérie :
(Charlie montre un dessin de Riss montrant trois footballeurs, celui du milieu est Noir, on lui a dessiné une cible sur le front et la légende est :  » Algérie : hooligans, visez ici » (en référence au joueur Albert Ebossé tué en août 2014 sur le terrain par une bouteille jetée par un supporter algérien)…
 Turquie :
 « Ici, on nous traite de cafards et on touche notre peau pour voir si elle déteint. La seule chose qui me vaut un peu de miséricorde à leurs yeux, c’est de dire que je m’appelle Soulemane et que je suis musulman » explique un immigré clandestin casamançais »…
Grèce :
« Alors qu’il se promenait à Athènes avec un ami mauritanien, un Soudanais de 32 ans, Hassan Mekki, a été frappé à la tête par des motards brandissant des drapeaux grecs et criant « dehors les Noirs! ». Des heures plus tard, il se réveille avec le dos tailladé de deux grandes croix. Depuis l’ascension du parti néo-nazi Aube dorée, qui siège aujourd’hui au Parlement grec, les histoires comme celle-ci se suivent et se ressemblent »..
Inde  :
« Kalu! Kalu! » (« Noir! Noir » en hindi), les cris et jets d’objets ne sont pas rares contre les Blacks qui s’aventurent en Inde, pays où la beauté physique et la noblesse du pédigrée se mesurent à la pâleur du teint… A l’image de la perception de soi des locaux, la couleur noire est synonyme de servilité, voire de bestialité. Si une femme indienne de peau foncée a peu de chances de contracter un beau mariage, un élu de Goa a carrément installé des panneaux dans la ville :  » Nous voulons la paix, dites non aux Noirs! »
On peut accuser Charlie d’être sexiste notamment avec Wolinski (sa femme Maryse le traite d’ailleurs de « phallocrate »), mais certainement pas de raciste. Mieux qu’un édito, en un coup de crayon, Charlie parlait sans détour de nos sociétés malades de haine et d’ignorance. Pas de faux procès, il ne faudrait pas que ce qu’ils ont traqué et dénoncé toute leur vie serve aujourd’hui à une Le Pen, un Zemmour ou un Fienkelkraut.

Mobilisations de 2008 et 2009 : un colloque pour traiter des relations entre les DOM et la France

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Le centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe (CRPLC) convie à un colloque les jeudi 27 et vendredi 28 à partir de 8 heures au palais des congrès de Madiana (salon Taïnos). Ce colloque est l’aboutissement du programme de recherche financé par l’ANR-PRODISDOM (agence nationale de recherche) conduit entre 2010 et 2014 au lendemain de la contestation sociale qui a frappé nos territoires en 2008 et 2009.

La rencontre mobilisera un nombre impressionnant de chercheurs issus de tous les territoires d’outre-mer. En effet, ce colloque intitulé « Etat et sociétés en Outre-mer » réunira l’élite de nos sociologues, politistes, anthropologues, citons parmi la longue liste des intervenants, les anthropologues, Alban Bensa pour la Nouvelle Calédonie, Yerri Urban pour la Guyane ou Yvan Combeau pour l’Ile de la Réunion. Notons la communication des anthropologues Isabelle Dubost et Joëlle Kabile (CNRS) qui interviendront sur les Békés à la Martinique autour du thème: « Construction d’un discours identitaire de réconciliation ».

Les relations entre les DOM et l’Hexagone

Ce programme de recherche « Les départements d’outre-mer entre proximité et distance, construction et politisation des frontières » est né d’une interrogation sur des sociétés qui n’en finissent pas de réévaluer les frontières entre les groupes qui les constituent ainsi que leur rapport à l’Etat central. Un Etat central lui-même aux prises avec l’affaiblissement de ses références normatives, abstraites et universelles.

Ce programme est le fruit d’un partenariat entre le CRPL de l’université Antilles Guyane, le CRESOI (centre de recherche sur les sociétés de l’océan Indien) de la Réunion, et le CCSSP (Centre européen de sociologie et de science politique),Il a donné lieu à un travail de collecte de données et d’analyse aussi bien aux Antilles, en Guyane et à la Réunion que dans l’Hexagone.

L’objectif était d’analyser, d’expliquer, de rendre compte des apparentes ambiguïtés au coeur des dynamiques sociales et politiques à l’oeuvre dans nos sociétés. Ambiguïtés sous-tendues par des positionnements parfois convergents, parfois antagonistes des acteurs sociaux. La distance d’un Etat central jugé lointain et aveugle aux spécificités locales ou au contraire le revêtent parfois des qualités d’un thaumaturge ou encore réclament le recentrage des sociétés locales sur une proximité parée de toutes les vertus…
Cette recherche analyse parallèlement les frontières socio-ethniques, constamment retravaillées notamment sous l’influence des mouvements de contestation et des événements qui agitent régulièrement nos territoires.

Le moment est venu pour ces chercheurs de restituer et de mettre en perspective les résultats de cette recherche sous la forme d’une manifestation scientifique ouverte à un public élargi.

Les communications s’attacheront à mettre en évidence des phénomènes de trois ordres.

La manière dont la circulation des hommes, des idées et des concepts contribue à construire de nouvelles catégories de pensées d’action publique. La façon dont certains événements peuvent sous-tendre une reconfiguration des frontières « socio-ethniques » et politiques. Et enfin les modalités par lesquelles la notion de spécificités » tend à imprégner le registre discursif des acteurs dans de multiples champs sociaux et à construire une véritable catégorie d’action publique.

Outre les membres de l’équipe qui ont participé au programme, sont invités des spécialistes des outre-mer confrontés à des problématiques similaires, ainsi que des chercheurs investiguant dans les mêmes champs.

Comité d’organisation :
Il est prévu une vingtaine d’intervenants, parmi eux, le comité d’organisation:

Patrick Bruneteaux, chercheur en sociologie (CNRS, CESSP)
Audrey Célestine, chercheure en science politique, Maître de conférence (CECILLE/centre d’études en civilisation, langues et littérature étrangère)
Justin Daniel, professeur de science politique (CRPLC)
Isabelle Dubost, Maître de conférence en anthropologie
Aurélie Roger, Maître de conférence en science politique (CRPLC)

Eric Zemmour ou le racisme ordinaire…

…largement la conséquence d’une réalité historique occultée.

La France a-t-elle aboli l'esclavage?

Lors de la grève générale de 2008/2009 en Guadeloupe et en Martinique, Nelly Schmidt, chercheuse au CNRS publiait un livre La France a-t-elle aboli avec l’esclavage ?. Elle décrit, en substance trois mots d’ordre qui ont accompagné l’abolition de l’esclavage de 1848 : « Maintien de l’ordre », « maintien du travail », « oubli du passé ». Nelly Schmidt admet que ce dernier mot d’ordre s’est révélé très efficace : « Les historiens eux-mêmes ont emboîté le pas de la propagande républicaine et fabriqué un passé qui relève davantage du mythe ( attachement à la mère patrie…) que de la réalité. Longtemps, cette occultation a été à peu près complète. L’histoire restait univoque, n’adoptant qu’un seul point de vue : celui des colons et du gouvernement. Il a fallu attendre les années 1960 pour que des chercheurs, notamment Anglo-Saxons, réagissent à cette historiographie officielle, commencent à étudier d’autres sources et mettent en lumière, par exemple, le fonctionnement économique, financier de la traite négrière, de l’esclavage, les lacunes de nos connaissances quant aux conséquences à long terme de ces phénomènes, et enfin, l’importance déterminante des mouvements de résistance. Aujourd’hui la recherche universitaire a fait de réels progrès. Le problème, c’est que ces avancées dans la compréhension du phénomène colonial ont encore trop peu de répercussions dans les manuels scolaires et dans les médias ».

Eric Zemmour devenu « leader d’opinion »

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…En première ligne ces jours-ci, Eric Zemmour. En fait, depuis quelques années, son agitation est permanente, avec ses livres, ses chroniques au Figaro, en radio (RTL) ou sur les plateaux télé de Paris première ou Itélé. Il s’est fait connaître du grand public par une émission de Laurent Ruquier sur France2 (chaîne nationale) . Pendant des années, on lui a déroulé le tapis rouge, ses discours, provoquant systématiquement polémiques et controverses faisaient monter l’audience. Tout est bon pour gagner des parts de marché, ce personnage est d’ailleurs devenu au fil du temps une espèce de leader d’opinion, en témoigne le succès de son dernier livre ‘Le suicide français », meilleure vente en librairie…(même si un récent sondage indique que 62 % de Français auraient une mauvaise opinion de lui)
Liste non exhaustive de ses « dérapages »
En décembre 2009, il écrit dans la revue Spectacle du Monde :  » Depuis un demi-siècle, la nation française se dissout dans l’Europe, la mondialisation, l’immigration et le multiculturalisme
– Le 6 mars 2010, sur Canal plus, il déclare dans l’émission de Thierry Ardisson que « La plupart des trafiquants, sont Noirs et Arabes, c’est comme ça, c’est un fait ». Le même jour sur France Ô, il explique que les agences d’intérim « ont le droit » de ne pas embaucher « des Arabes et des Noirs… c’est la vie ». Sa première sortie lui vaudra une condamnation pour « discrimination raciale. La seconde, une autre condamnation à 2 000 € d’amende avec sursis pour « provocation à la discrimination raciale ».
– Le 23 mai 2012, sur RTL, il s’en prend à la toute nouvelle ministre de la Justice :  » Christiane Taubira sait aussi redevenir douce et compatissante, compréhensive, une maman pour ses enfants. Ces pauvres enfants qui volent, trafiquent, torturent, menacent, rackettent, violentent, tuent aussi, parfois ».
-« Le 4 décembre 2013, dans le Figaro, Zemmour commente le récent livre de l’écrivain et enseignant Aymeric Patricot, Les petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas (Plein Jour, 2013). « Il laisse parler ses interlocuteurs qui lui confient leurs malheurs, leur sentiment de déchéance, leur haine des autres et de soi ; jusqu’à la misère sexuelle des jeunes prolétaires blancs qui, éduqués dans l’univers du féminisme occidental, ne peuvent rivaliser avec la virilité ostentatoire de leurs concurrents noirs ou arabes comme le prouve le succès du site blanchablacks.com ».

-Le 6 mai 2014 sur RTL où il compare « les grandes invasions d’après la chute de Rome » avec les « bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains, qui dévalisent, violentent ou dépouillent ». « Une population française sidérée et prostrée crie sa fureur, mais celle-ci se perd dans le vide intersidéral des statistiques ».

-Sa dernière sortie sur BFM tv va probablement lui être fatale. Il a touché au tabou suprême avec Jean-Jacques Bourdin le 13 octobre dernier quand celui-ci lui fait remarquer que les 16 et 17 juillet 42, Pétain a fait rafler plus de 4 000 enfants juifs avant de les parquer au Vel d’Hiv et de les envoyer dans les camps de la mort. Ce à quoi Zemmour réplique qu’ils ont certes été arrêtés pendant la Rafle du Vel d’Hiv, mais qu’il « s’agissait de « juifs étrangers », d’enfants de juifs étrangers ». « Ils étaient Français par le droit du sol sauf qu’ils étaient avec leurs parents ».

Rappelons qu’il n’y a pas si longtemps, le philosophe Alain Finkielkraut s’épanchait un peu partout (quand il ne piquait pas de crises de nerfs) lors de la sortie de son dernier livre l’Identité malheureuse » dans lequel il évoque en substance la transformation « raciale » de la France. Ses travaux l’ont fait entrer à l’Académie française, ce qui a eu au moins l’avantage de le faire plus rare

Lettre ouverte de l’écrivain Raphaël Confiant à Alain Finkielkraut

Ecrivain et université à l'université des Antilles en Martinique

Ecrivain et université à l’université des Antilles en Martinique

L’écrivain Raphaël Confiant dans une lettre ouverte intitulée « à propos d’Alain Fienkielkraut et autres mélanophobes » répondant point par point au philosophe débutait ainsi :
« Depuis quelques semaines, le philosophe Alain Finkielkraut se répand dans tous les médias… , pour stigmatiser las Antillais, en particulier les Martiniquais, au motif que ces derniers seraient tout à la fois des « assistés » et des antisémites, adeptes de Louis Farakhan. Mieux (ou pire) : la créolité serait une idéologie haineuse distillant un discours anti-Blancs et francophobe. Profitant des différents procès intentés à l’humoriste Dieudonné et des bagarres provoquées par des « casseurs » noirs, venus des banlieues, à l’encontre des « lycéens blancs et juifs » lors des dernières manifestations contre la loi Fillon, il enfonce le clou en lançant une pétition nationale qui se révèle être un véritable appel à la haine anti-Noirs … »
Comment le Français moyen peut-il comprendre la complexité du Monde aujourd’hui s’il n’est pas informé à minima de la manière dont il s’est constitué hier. Les démagogues en tous genres ne s’encombrent pas de pointer les causes, la stigmatisation d’une minorité responsable de tous les maux est tellement plus simple et efficace. L’absence de débats de fond, d’une parole en mesure d’éclairer le plus grand nombre sur les problématiques nouvelles qui se posent à nos sociétés a donné un boulevard au discours xénophobe.
L’actualité scientifique sur la Caraïbe et l’outre-mer est riche depuis quelques années. Des travaux étudient les formes de racialisation subies ou revendiquées par certains groupes dans la société française, en particulier les populations noires. Signalons à ce titre la reprise du séminaire sur les populations noires en France à l’université Paris 8. La prochaine date est le 6 novembre prochain avec une présentation générale des fonds en lien avec l’histoire sociale des populations noires.

Quel avenir pour le cheveu crépu ?

Quel avenir pour le cheveu crépu?

Quel avenir pour le cheveu crépu?

Les puristes militent pour un retour à l’authenticité et affichent fièrement leurs « dreadlocks » ou leur tête crépue à la « Black Panther ». Du point de vue de la majorité, authentique ne rime pas avec esthétique, ces dernières années la chevelure des Martiniquaises a pris de la longueur et du volume (tout comme leur silhouette).

Historiquement, pour être en phase avec l’idéal féminin imposé, le cheveu crépu en a vu de toutes les couleurs !  Ainsi après une période relativement longue où il était devenu droit, mais informe (le défrisage n’en était qu’à ses balbutiements), notre petit cheveu crépu (en créole « grennen ») s’était transformé par ce qu’on nommait « l’Art du défrisage » en blond vaporeux (La science, toujours prête à réparer les erreurs de la nature)… L’adage selon lequel il faut souffrir pour être belle revêt ici tout son sens, car enfin, le but ultime de l’opération est bien d’avoir l’immense privilège de relever la mèche tombée négligemment sur les yeux!

L’or noir de la Chine

La Chine est devenue leader mondial du commerce en matière de postiches et extensions capillaires 100 % d’origine humaine. Un reportage de l’émission « l’Effet papillon » sur canal plus diffusé le 11 octobre 2014 montrait une entreprise qui emploie pas moins de 10 000 salariés et exporte dans le monde entier. La majorité part vers les salons de coiffure américains et africains . Ce business est estimé à 1 milliard de dollars et est en progression de 20 % chaque année. Un négociant nigérien venu s’approvisionner sur place s’émerveillait du fait que, selon lui, « 80 % des Africaines portaient des perruques et qu’il était très difficile de voir une femme avec des cheveux naturels… »

Le « bonheur » des unes fait le malheur des autres. S’il est plutôt bien vu en Chine de travailler dans ce domaine, vendre ses cheveux est une honte, il est synonyme de pauvreté. La plupart des Chinoises qui s’y soumettent viennent de régions reculées dans les campagnes ; toutes les classes d’âge sont concernées, des plus jeunes aux plus vieilles;  les filles ne veulent pas pour la plupart se couper les cheveux, mais les parents les y obligent. Leurs acheteurs reviennent de ces régions avec des sacs remplis de crinières et les revendent aux négociants sur le trottoir, au poids,  selon la longueur et la qualité de la chevelure entre 150 et 650 dollars le kg.

Nature ou Culture ?

Entre les crèmes éclaircissantes, la chirurgie nasale et les chevelures de nos nouvelles amazones, le type négroïde est en voie de disparition. En Martinique, à l’heure où les professionnels du tourisme cherchent désespérément à faire revenir les croisiéristes américains, on peut imaginer un symbole qui deviendrait notre spécificité, un musée qui retracerait l’histoire du cheveu « grennen » jusqu’à son extinction. L’apport à notre patrimoine pourrait également se décliner en érigeant une statue à la mémoire de nos cheveux crépus, derniers vestiges d’un passé à jamais révolu ?

« Cette foule si étrangement bavarde et muette » (Aimé Césaire)

La conversion de jeunes Antillais à l’islam

Un article du 3 octobre 2014 paru dans la presse locale « France Antilles » titrait : «  Onze Antillais seraient partis au djihad ». Ils venaient des communes de Limeil-Brévannes et de Boissy-Saint-Léger en région parisienne.  Dans les années 1960, les Noirs américains menaient des luttes politiques pour accéder à l’égalité des droits civiques ; la conversion à l’Islam, avec comme figure emblématique Malcom X, était un moyen de s’écarter de la religion dominante. Le travail de recherche d’Agathe Larisse Chamou, doctorante à l’EHESS (Ecole des hautes «études en sciences sociales) montre au contraire qu’elle n’a pas retrouvé dans les entretiens qu’elle a eus avec une vingtaine d’Antillais convertis de motivations politiques. La raison de ce choix diffère de l’un à l’autre mais ils ont en commun d’avoir grandi en région parisienne avec une forte présence maghrébine. Certains d’entre eux évoquent le sentiment de faire ainsi partie d’une communauté solidaire; pour d’autres, il s’agit d’une quête de spiritualité, avec parfois des étapes menant vers le bouddhisme ou le rastafarisme.

La question de l’intégration des non européens

Les discours haineux, racistes, démagogues continuent de se déverser dans les médias, sur les réseaux sociaux… Beaucoup d’agitation, de paroles, de discours creux,  « Cette foule, si étrangement bavarde et muette »… pour reprendre l’image de Césaire dans son ouvrage (Cahier d’un retour au pays natal).

La stigmatisation permanente des minorités, notamment des jeunes de banlieue, les amalgames récurrents des politiques comme de certains « journalistes » ou »intellectuels »…  le silence assourdissant de « nos intellectuels », des responsables politiques ou associatifs censés nous représenter; entretiennent un climat malsain et ne peut que nourrir un sentiment de révolte chez les jeunes, au mieux de désespoir. A l’âge où les personnalités, les identités se construisent, il est douloureux de se sentir étranger dans le pays qui vous a vu naître. Ressentir au quotidien, dans le regard, dans l’attitude,  l’image que l’autre renvoie de votre identité…

La plupart des jeunes d’origine antillaise nés en France n’ont qu’une vague idée de leur Histoire et il ne faut pas compter sur les manuels scolaires pour les renseigner. Marc, un jeune métis qui a grandi en région parisienne me disait récemment que jusqu’au bac, pas une ligne sur l’esclavage, sur les Antilles… Les livres d’histoire ont occulté quatre siècles de leur propre histoire et Christophe Colomb reste uniquement le grand navigateur qui a découvert le Nouveau Monde.  Le malaise des banlieues est avant tout un problème d’ordre social, mais la conversion à l’islam pour certains jeunes afin d’avoir enfin le sentiment de partager une communauté informe sur la perception de leur identité

Il faut être en mesure de remettre en question les choix qui semblent s’imposer à nous comme des évidences, comme seules alternatives. L’urgence est de se poser les bonnes questions, et singulièrement la première d’entre elles : qui sommes-nous ? Savoir d’où l’on vient pour appréhender un avenir qui entrerait en cohérence avec ce que nous avons à dire et à partager de notre humanité.

Débats de fond sur les problématiques raciales en Angleterre

 Je vivais en Angleterre lors des attentats de Londres le 7 juillet 2005 ; l’Angleterre se réveillait avec « la gueule de bois », elle venait d’apprendre que Londres avait été choisie (aux dépens de Paris) pour organiser les Jeux olympiques et la population avait fêté tard dans la nuit la nouvelle. Stupeur quand on apprit que les terroristes étaient des Britanniques (des jeunes nés au Royaume-Uni, notamment d’origine pakistanaise). Incompréhension d’autant plus grande que les minorités raciales sont là-bas très organisées, les premières lois votées pour protéger leurs droits datent de 1976. Les discriminations à l’emploi, au logement, ou à l’entrée d’une boîte de nuit…donnent lieu à des amendes très fortes. Les semaines qui ont suivi les attentats dans le métro et les bus, la BBC et les principales chaînes de télévision et radio ont réagi en organisant des débats de fond avec des jeunes, des représentants de toutes les communautés, des personnalités politiques ou représentatives des minorités, sociologues, politologues… Le public a eu droit à des échanges approfondis pour tenter de comprendre ce qui s’était passé et pourquoi… Quelles solutions apporter, que fallait-il remettre en question, où en était le multiculturalisme, comment pouvait-il évoluer ?

Sur ces sujets, le débat en France est consternant. Les amalgames récurrents  signalent le manque d’intérêt réel sur ces problématiques des personnalités publiques (toujours les mêmes), leur ignorance au mieux leur démagogie…

La Martinique au monde

La plupart des Antillais partent un jour vers l’Europe, le Canada ou les Etats-Unis pour y travailler ou étudier…J’ai fait, il y a longtemps déjà le chemin inverse. Née en France, d’une mère blanche et d’un père noir avec lequel je n’ai pas grandi, j’ai été très tôt confrontée à un questionnement identitaire.  J’ai connu les Antilles relativement tard, j’avais 27 ans, ce fut un choc émotionnel intense..Les femmes que je croisais avaient un teint qui allait de la cannelle au noir ébène et j’étais simplement l’une d’entre elles.  Pour la première fois, je n’étais plus singulière, en minorité…J’ai su que je reviendrai… j’ai finalement fait le choix  de m’établir en Martinique, d’évacuer les barrières liées à la couleur de ma peau.

                                  Le respect (à défaut) d’amour…     

 Les choses ne sont pourtant pas si simples : la société martiniquaise reste marquée par la persistance d’une hiérarchie  socio-raciale créée au début de la période esclavagiste. Depuis quelques années l’actualité scientifique ( en sciences sociales et humaines) est riche. Une anthropologue, Ulrike Zander a donné récemment une conférence qui avait pour thème: « Conscience Nationale et identité en Martinique »; ses travaux confirment un constat généralement admis ici, la communauté Békée, ( les anciens colons)  » une élite économique et sociale qui représente 1% de la population martiniquaise, reste refermée sur elle-même et réfractaire aux unions mixtes et au métissage, ( le mariage avec une personne de couleur reste une mésalliance et exclut de fait le membre de la communauté)… Des attitudes similaires sont observées chez les Mulâtres, la bourgeoisie de couleur, laquelle constitue une véritable élite intellectuelle et politique ». Au quotidien, les choix de ces communautés n’ont qu’une incidence toute relative puisqu’elles vivent repliées sur elles-mêmes.La majorité des martiniquais vit dans le respect des autres communautés (installées depuis plusieurs générations, généralement commerçants ( juifs, syriens libanais, chinois… ),ou  les travailleurs originaires des îles proches ( Saint-Lucie, Dominique ou plus loin Haïti). Mais comme les métropolitains ( français,  récemment arrivés), en réalité, les différentes communautés vivent les unes à- côté des autres plutôt que les unes avec les autres…

En Martinique, pour évoquer ou décrire quelqu’un, on désigne son type, ( comme on dirait ailleurs un blond, un roux, un brun), ici, on dira le chabin(e), ( peau très claire), le mulâtre (métis), le cooli ( indien), ( mélange noir/indien) le nègre ( peau noire)…et toutes les nuances que peut donner le métissage, capresse (sorte de métisse aux longs cheveux), chapé cooli (indien/noir)…Si cette hiérarchie socio-raciale opère toujours, la plupart des Martiniquais ayant vécu en France disent avoir perçu véritablement le racisme là-bas..

Courte histoire de la Martinique contemporaine

La Martinique a 410 000 habitants, les chiffres de la diaspora ne sont pas connus mais on peut l’évaluer à beaucoup plus.

Toutes les familles martiniquaises sont concernées par l’émigration; De 1963 à 1982, avec le BUMIDOM ( bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre Mer), le SMA (service militaire adapté), destiné à contrôler une jeunesse trop revendicative, le gouvernement français a organisé l’expatriation de milliers de personnes, » vidant le pays de ses forces vives » et organisant parallèlement une émigration  venue de France. Aimé Césaire avait à l’époque qualifié cette opération de « génocide par substitution ». En 1982, le Bumidom a été remplacé par l’ANT( agence nationale pour l’insertion et la promotion des travailleurs d’Outre Mer), elle même remplacée en 2010 par LADOM ( agence de l’Outre Mer pour la mobilité). « Au lieu de privilégier l’emploi sur place, les gouvernements successifs ont incité l’émigration des jeunes vers la France « 

Le Pen empêché d’atterrir par les Martiniquais

Toutes les familles martiniquaises sont concernées par l’émigration, elles observent avec inquiétude et exaspération la banalisation du discours haineux en France, se sentent concernés par la stigmatisation permanente des « immigrés » par  des « responsables » politiques, de certains « intellectuels » et le coupable mutisme de » personnalités » sensées nous représenter..Notre statut de département d’Outre Mer a des conséquences singulières. Nous sommes par exemple beaucoup mieux informés de ce qui se passe dans n’importe quelle région de France plutôt que dans les îles voisines. Un ressortissant européen peut résider en Martinique, en Guadeloupe ou en Guyane sans difficulté alors que les nos voisins immédiats (Sainte-Lucie, La Dominique ) sont tenus d’avoir un visa pour entrer sur le territoire. Je vis depuis longtemps en Martinique et j’ai vu cette année pour la première fois des tags « votez Front National »  peints sur les murs des voies à grande circulation. Il faut savoir qu’à une époque pas si lointaine où Jean-Marie Le Pen se présentait aux élections présidentielles, il a tenté de venir deux fois en Martinique et chaque fois, la population s’est mobilisée, a envahi le tarmac de l’aéroport pour empêcher l’avion d’atterrir. Ce que prônait le discours du Front-National pour nos régions était notamment la stigmatisation « d’étrangers » qui ont la même Histoire, la même culture ( Dominicains,  Sainte-Luciens,  Haïtiens), un discours qui a de plus en plus de  résonance ici comme en Guadeloupe. Ce discours  a pour origine une certaine délinquance qu’une partie de la population attribue aux jeunes Sainte-Luciens et Dominicais…

J’ai voulu rencontrer réellement cette Martinique, cette autre part de moi-même que je ne connaissais pas. Rencontrer son Histoire, ses espoirs, ses colères…J’ai compris que ce peuple, venait de naître ( l’abolition de l’esclavage, c’était il y a à peine plus de 150 ans…) et qu’ensuite, chaque fois qu’il a essayé de relever la tête, on lui a imposé un système de valeurs qui n’était pas le sien. J’ai compris ici, paradoxalement,  que j’étais légitime là-bas (en France), qu’il était essentiel de connaître mon Histoire, toute mon Histoire, celle qu’on n’apprend pas à nos enfants, à tous nos enfants, et qui pourtant est aussi l’histoire de France.

 

Un petit bout de territoire qui pourrait avoir à dire au Monde

 Il est urgent que surgisse une autre voie, une autre alternative, un discours éclairé, d’ouverture au monde, et notamment au monde des idées. Le Martiniquais est en majorité croyant et pratiquant; il va à l’église ou au temple, croise le juif qui se rend à la synagogue, salue le musulman qui va prier à la mosquée…Tout se passe dans un respect mutuel.  La Martinique, ce petit bout de territoire pourrait avoir à dire au Monde…

Et ainsi que le disait Michel Rolph-Trouillot:

« Des parcelles familiales de l’arrière pays jamaïcain aux religions afro-brésiliennes ou afro-cubaines, de la musique de jazz de la Louisiane à la vitalité de la peinture haïtienne ou à la conscience historique des Marrons du Surinam , les manifestations des cultures afro-américaines nous apparaissent comme le Produit d’un perpétuel miracle »

 

Pour aller plus loin, un très beau numéro de la revue L’Homme sur le « Miracle Créole »

Premiers pas…

 J’ai nommé mon blog « Légitime offense » en hommage aux femmes, aux hommes, aux enfants auxquels on a refusé le statut d’êtres humains pendant plus de quatre siècles. Par la souffrance ou par l’amour, la Martinique est une terre mêlée. L’homme antillais est à la fois amérindien, africain, européen, indien….Nos enfants sont les plus beaux du Monde, parce qu’ils sont le Monde….
La plupart des Antillais partent un jour vers l’Europe, le Canada ou les Etats-Unis pour y travailler ou étudier…J’ai fait, il y  a longtemps déjà le chemin inverse. Née en France, d’une mère blanche et d’un père noir avec lequel je n’ai pas grandi, j’ai été très tôt confrontée à un questionnement identitaire.  J’ai connu les Antilles relativement tard, j’avais 27 ans, ce fut un choc émotionnel intense..Les femmes que je croisais avaient un teint qui allait de la cannelle au noir ébène et j’étais simplement l’une d’entre elles.  Pour la première fois, je n’étais plus singulière, en minorité…J’ai su que je reviendrai… Un jour, j’ai fait le choix  de m’établir en Martinique, d’oublier les barrières liées à la couleur de ma peau.
Migan désigne un plat dont les les ingrédients une fois cuits sont pilés,  donc indissociables les uns des autres…